Redbluemoon

I found myself in Wonderland.

La peste d’Albert Camus

Posté : 1 juin, 2016 @ 11:08 dans Avis littéraires, Coup de cœur | Pas de commentaires »

La peste Genre : Philosophie, Classique

Editeur : Le Livre de Poche

Année de sortie : 1967

Nombre de pages : 247

Synopsis :   »C’est moi qui remplace la peste », s’écriait Caligula, l’empereur dément. Bientôt, la « peste brune » déferlait sur l’Europe dans un grand bruit de bottes. France déchirée aux coutures de Somme et de Loire, troupeaux de prisonniers, esclaves voués par millions aux barbelés et aux crématoires, La Peste éternise ces jours de ténèbres, cette « passion collective » d’une Europe en folie, détournée comme Oran de la mer et de sa mesure.
Sans doute la guerre accentue-t-elle la séparation, la maladie, l’insécurité. Mais ne sommes-nous pas toujours plus ou moins séparés, menacés, exilés, rongés comme le fruit par le ver ? Face aux souffrances comme à la mort, à l’ennui des recommencenments, La Peste recense les conduites ; elle nous impose la vision d’un univers sans avenir ni finalité, un monde de la répétition et de l’étouffante monotonie, où le drame même cesse de paraître dramatique et s’imprègne d’humour macabre, où les hommes se définissent moins par leur démarche, leur langage et leur poids de chair que par leurs silences, leurs secrètes blessures, leurs ombres portées et leurs réactions aux défis de l’existence.
La Peste sera donc, au gré des interprétations, la « chronique de la résistance » ou un roman de la permanence, le prolongement de L’Étranger ou « un progrès » sur L’Étranger, le livre des « damnés » et des solitaires ou le manuel du relatif et de la solidarité – en tout cas, une oeuvre pudique et calculée qu’Albert Camus douta parfois de mener à bien, au cours de sept années de gestation, de maturation et de rédaction difficiles…

 

Avis : Cela fait un certain temps que j’aimerais lire ce livre, et pourtant, j’avais une petite appréhension. J’avais peur de ne pas du tout accrocher, ou de ne pas tout comprendre. 

C’était une lecture plutôt difficile. D’abord, par le sujet traité, la peste. Elle en fait un livre lourd de maladie et de morts, dans lequel le lecteur n’imagine que trop bien l’état physique des patients, le désespoir de ceux qui restent et qui tentent d’aider, le sentiment d’emprisonnement des habitants d’une ville désormais en quarantaine. Elle offre ainsi une myriade d’émotions différentes à celui qui lit, et qui traverse la lecture comme les personnages la peste, dans un huis-clos sombre et pesant qui ne laisse aucune chance d’évasion. L’atmosphère, lourde à certains moments, est allégée par des moments de dialogue et de révélation entre les personnages, mais aussi par un espoir sous-jacent constant. En effet, le narrateur ne cesse de croire en la bonté de l’homme, en l’espoir, en l’amour, et ne veut pas se résigner à ce que le bonheur soit perdu pour tous. Parlant de lui, dès le début, il semble instaurer une sorte de jeu avec le lecteur, lui parlant directement et se nommant lui-même « narrateur », sans nous dévoiler son nom. Il fait partie de la ville, est un personnage à part entière du livre, mais reste mystérieux jusqu’à la fin sur sa véritable identité. Cela donne l’effet d’un carnet qui se retrouverait entre les mains du lecteur, et qu’il serait le seul à lire, comme une espèce de rapport de la peste destiné à être lu par quelqu’un, d’où les nombreuses mentions du terme même de « narrateur ». Par ce procédé, on peut également ressentir une sorte d’impersonnalité, une envie de ne pas s’impliquer et de rester objectif malgré ce qu’il a ressenti. Ainsi, les faits sont rapportés de façon précises, concises, il n’y a pas d’artifices qui embelliraient à l’excès l’écriture. Lorsqu’il est question de la séparation, de la difficulté qu’ont les habitants à se dire qu’ils ne reverront peut-être plus jamais ceux qu’ils aiment et qui ne vivent dans à Oran, une véritable réflexion est introduite : celle de l’exil, des sentiments, de l’ignorance et de la méchanceté, des conséquences d’une telle catastrophe à long terme. Mais ce qui rend également la lecture difficile, c’est un parallèle que j’y ai vu, peut-être à tort, mais auquel je n’ai pas pu m’empêcher de penser. La peste ressemble étrangement à la Seconde Guerre mondiale, notamment en ce qui concernent les Juifs. Le fléau serait les nazis, qui décimeraient autant que possible ceux qu’ils jugent inférieurs. La mention de la séparation d’avec les êtres chers, des mères séparés de leurs enfants et les amants de leurs aimées, les fours crématoires, la peur, l’horreur, l’impossibilité de revenir à la vie « normale » après une catastrophe de ce genre, la notion d’exil, tout m’a fait penser à la Seconde Guerre mondiale, même la date de publication, 1947. Les hommes qui tentent de contrer la maladie sont même appelés « résistants » à un moment donné. C’est une façon particulière de voir la Shoah, comme une chose contre nature et qui n’a aucune raison d’être.

Le narrateur est la voix off qui nous relatent les événements d’Oran, en 194.. Je n’ai pas réussi à deviner qui il était réellement, mais il semble avoir été proche de plusieurs autres personnages dont il nous parle très souvent. Il tente d’être objectif, de ne pas laisser transparaître ce qu’il pense vraiment ; il ne sombre pas dans la défaite, mais parle constamment de la bonté inhérente aux hommes. Un des personnages principaux de son récit est le docteur Rieux. Au fur et à mesure de l’épidémie, il semble sombrer dans la défaite à travers une indifférence croissante envers les scènes de mort qui l’environnent. Il fait tout son possible pour endiguer la maladie, après l’avoir fait accepter en tant que telle à des hommes qui n’y croient pas, pour mettre en place des mécanismes afin de l’empêcher de se propager. Cela semble le vider de son énergie vitale, de son âme ; au fur et à mesure, les sentiments lui manquent, il ressemble de plus en plus à un fantôme, et ne semble tenir que grâce aux autres hommes autour de lui, comme Tarrou. Voyageur coincé dans la ville au moment de la déclaration de la maladie, il semble toujours joyeux, jamais dépassé par des émotions négatives ou positives. Il aide de bonne grâce les médecins à tout faire pour lutter contre la peste, il s’épuise à la tâche, et se révèle peu à peu à la fois à Rieux et au lecteur à travers lui. Celui rencontre également Rambert, journaliste français bloqué à Oran, qui cherche désespérément à s’évader. Il ne se sent pas à sa place dans la ville, se sent deux fois plus en exil que les autres habitants, et ne pense qu’à sa femme. Viennent ensuite Grand et Cottard. Le premier est attachant ; il travaille à la mairie et à une œuvre mystérieuse qui n’avance pas. Il s’épuise à tenter d’aider les médecins ; quant au second, il semble apprécier l’état de peste. Il peut facilement représenter le collaborateur, à qui l’état de guerre et d’occupation sied parfaitement. Il fait des affaires, profite de la maladie pour s’enrichir, et craint sa fin autant que les autres l’espèrent. On croise d’autres personnages comme M. Othon, juge d’instruction, venu à Oran avec sa femme et ses enfants, assez strict ; Mme Rieux, la mère du docteur, arrivée la veille de la fermeture des portes, une présence rassurante dans la vie du médecin, étant donné que sa femme est partie avant la peste.

La fin est douce-amère, marquée par l’injustice et l’espoir, comme le reste du livre. J’avoue que je ne m’attendais à rien de ce qui s’y passe.

 

Donc, un excellent roman qui représente la Shoah de manière allégorique, mettant en relief l’horreur de la situation, le désespoir des habitants, appelés aussi « prisonniers », mais garde quand même l’espoir d’un bonheur futur.

Le Banquet de Platon

Posté : 21 octobre, 2015 @ 10:43 dans Avis littéraires | 2 commentaires »

Le BanquetGenre : Philosophie

Editeur : GF

Année de sortie : 2012

Nombre de pages : 179

Synopsis : Ils sont allongés sur des lits et parlent de l’amour et de la Beauté. Leurs discours se succèdent, parfois se répondent : car il y a plusieurs Amours et plusieurs manières de désirer le Beau. A ces hommes vivant en un temps et un lieu où l’éducation des garçons est indissociable de la sexualité qui règle les rapports du maître et du disciple, une étrangère, Diotime, oppose un modèle féminin de la procréation du savoir. A travers elle, Socrate dessine les étapes de l’apprentissage du philosophe capable de se détacher d’un monde sensible pour devenir l’ »amant » par excellence qui guide l’ »aimé » dans sa quête du Vrai et du Beau. Par-delà les interprétations prudentes du Banquet que nous a léguées la tradition philosophique, cette traduction inédite invite à une lecture renouvelée du dialogue : un Banquet parfois extravagant, à l’image de son objet, d’une richesse stylistique exubérante, souvent cru dans son langage, foisonnant enfin dans sa recherche du bonheur véritable.

 

Avis : J’ai étudié certains passages de ce livre il y a deux ans, et je voulais le découvrir en entier. De plus, il peut être utile de le lire dans le cadre d’un cours sur l’amour en poésie.

Je trouve qu’il existe peu de livres sur l’amour, qui est souvent jugé par beaucoup comme un thème qui n’est pas sérieux. Mais en réalité, et en lisant cette œuvre, le lecteur s’en rend compte, il régit tout. Même Socrate en parle, l’homme qui pousse les autres à découvrir la vérité à travers lui sans la connaître lui-même (selon lui). J’ai trouvé la description de l’amour et de son sentiment excellente. Le lecteur est frappé de se retrouver dans ce que disent les personnages, notamment concernant le mythe d’Aristophane, celui des androgynes. L’amoureux est choqué de se comprendre lui-même en lisant, de se découvrir, de mettre des mots (ou au moins des images) sur ce qu’il ressent et qu’il ne parvient pas à exprimer. Le lecteur se retrouve aussi dans le discours de Diotime : par ces deux « explications », c’est bien ce que l’on ressent qui est exposé, dévoilé, mis à nu. D’ailleurs, en étudiant ces textes il y a deux ans, je me suis sentie assez mal à l’aise, embarrassée : j’avais l’impression que l’on mettait à nu ce que je ressentais devant tous les autres élèves, et c’était assez dérangeant. De plus, le discours de Diotime est plus lucide que celui d’Aristophane, or, souvent, quand on est amoureux, on n’est pas lucide du tout, on préfère même parfois s’illusionner plutôt que d’affronter la réalité. Le lecteur amoureux ne veut pas croire à ce discours, même s’il sent qu’il est proche de la vérité.

Plusieurs amours sont présentés ici avec des gradations, des corrections. Certains personnages s’accrochent au personnage d’Eros, quand d’autres s’intéressent à Eros dans la nature et chez les hommes. L’éloge du dieu Amour est fait de façons différentes : par exemple, l’un d’eux divise Eros en deux, de la même manière qu’Aphrodite, le Vulgaire et le Céleste. Un autre montre Eros dans la nature, chez les animaux, dans leur férocité à défendre leurs petits. Socrate, quant à lui, à travers Diotime, va parler d’une hiérarchie dans l’Amour : celui d’un beau corps, puis des beaux corps, ensuite d’une belle âme, et enfin, des belles âmes.

Aussi, ici, Socrate n’est pas le maître du discours : c’est une femme qui l’est. Il avoue qu’elle comprend mieux l’amour que lui ; elle le lui explique donc en employant, comme lui avec les autres, la maïeutique. L’amour est lié à l’enfantement, il est vu du côté féminin, contrairement au discours précédent. De plus, la culture grecque est très différente de la nôtre ; à l’époque, la pédagogie est assez choquante pour nous aujourd’hui : la sexualité est en effet liée à l’enseignement, les jeunes hommes sont initiés par leurs maîtres. De plus, l’homosexualité est tout à fait normale pour eux, et c’est même étrange si un homme n’est pas attiré par d’autres hommes car ils sont considérés comme les seuls êtres intelligents, les femmes n’étant pas reconnues comme telles … à part Diotime, qui surpasse Socrate ! Cela semble vouloir dire que l’amour est plus facile à appréhender pour les femmes car elles ont déjà l’expérience de l’enfantement, prépondérant en amour, et elles peuvent mieux le comprendre dans sa profondeur.  

La fin montre encore la supériorité de Socrate sur tous les autres hommes, on dirait vraiment un surhomme !

 

En définitive, un trésor de savoirs et de mots pour parler de l’Amour !

Utopia de Thomas More

Posté : 11 septembre, 2015 @ 11:04 dans Avis littéraires | Pas de commentaires »

UtopiaGenre : Philosophie

Editeur : Penguin Classics

Année de sortie : 2003

Nombre de pages : 113

Synopsis : ‘At present very few people know about this island, but everyone should want to, for it’s like Plato’s Republic, only better.’ In Utopia, More paints a vision of the customs and practices of a distant island, but Utopia means ‘no place’ and his narrator’s name, Hythlodaeus, translates as ‘dispenser of nonsense’. This fantastical tale masks what is a serious and subversive analysis of the failings of More’s society. Advocating instead a world in which there is religious tolerance, provision for the aged and state ownership of land, Utopia has been variously claimed as a Catholic tract or an argument for communism, and it still invites each generation to make its own interpretation. This revised and updated edition of Paul Turner’s vibrant translation from the original Latin features a new chronology and a further reading list. The revised introduction explores the impact of Utopia on subsequent literary générations and highlights the contradiction between More’s beliefs and the propositions put forward in his book.

 

Avis : Je devais lire ce livre pour les cours, et je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, même si j’en avais entendu parler. Je trouve la couverture très belle, extraite d’une œuvre de Fra Angelico.

J’ai d’abord trouvé ce livre très bien écrit : l’auteur est simple et agréable à lire, il n’y a pas d’artifices dans son écriture. Pourtant, j’ai aussi trouvé qu’il y avait quelques longueurs, surtout pendant la première partie, et sans doute à cause du fait que l’histoire est racontée dans un monologue. Peut-être qu’un dialogue aurait été un peu plus fluide. Dans la seconde, ce sont les répétitions assez fréquentes qui m’ont un peu gênée. Malgré ces petits bémols, l’œuvre est très intéressante. Je me suis retrouvée dans certaines idées de l’auteur, ce qui m’a assez surprise. Elles font également réfléchir sur certains aspects de la vie : la propriété, l’égoïsme, le respect, l’argent surtout, qui est tout sauf le centre de la vie sur Utopia. La vie sur l’île paraît vraiment idyllique parfois : pas besoin de payer pour manger, ou pour des choses vitales, pas besoin de se préoccuper de son compte en banque, ni de la bienveillance de ses voisins, une vie avec sa famille, une vie tranquille, de travail, mais aussi de culture et de repos. Le paradis … Certains aspects sont pourtant assez étranges, notamment la présentation des deux futurs mariés, la place de la femme, mais on ne peut pas en vouloir à More, étant donné qu’elle n’est pas encore respectée comme il se doit à son époque. Aussi, le gouvernement change complètement à Utopia : plus de chef incontesté. Tolérance et communauté sont les maîtres mots. Ce livre est une belle critique de la société de l’époque, une critique à travers une utopie inexistante encore aujourd’hui, et qui, apparemment, était le rêve de l’auteur, sinon, pourquoi l’appeler Utopia ?

Concernant les personnages, il m’a semblé clair que More se cache ici derrière Raphaël Nonsenso. En écrivant ce livre, il risque sa tête face à Henry VIII d’Angleterre, qui ne supporte pas grand-chose, et encore moins la critique. Il expose donc son utopie sous un nom absurde, quelqu’un en qui on ne peut pas vraiment avoir confiance, et il en rajoute à la fin du livre, et disant qu’il a tout un tas d’objections, mais qu’il ne les fera pas tout de suite, parce que le narrateur est fatigué, et pas prêt à argumenter avec lui.

 

En définitive, une œuvre très intéressante, qui nous fait réfléchir, et dont je vais relire certains passages régulièrement je pense !

L’Amant de Mireille Sorgue

Posté : 22 juillet, 2015 @ 11:27 dans Avis littéraires | 4 commentaires »

L'AmantGenre : Philosophie

Editeur : Albin Michel

Année de sortie : 1985

Nombre de pages : 134

Synopsis : « Je voudrais écrire comment je t’aime. En une longue lettre. Je voudrais faire ce progrès vers toi, réduire autant que c’est possible la distance entre nous, l’ignorance qui la cause. » Celle qui parle ici, et qui n’arrêtera plus de parler, se nomme Mireille Sorgue. Elle a vingt et un ans, et n’arrêtera plus d’avoir cet âge, vouée qu’elle est par sa mort prématurée comme par son œuvre inachevée à célébrer l’amour, et seulement l’amour, auquel, par son âge, elle s’identifie admirablement. Les heures heureuses deviennent des heures nécessaires. Mireille Sorgue, qui pressent que « son temps sera bref », trouve très vite le langage de l’éternité : ce qui revient à dire qu’elle se découvre de bonne heure, à la fois dans son rôle d’amante et dans sa nécessité d’écrivain : « Je suis ainsi faite que je ne me sens vivre que j’essaie de dire ce que je vis. Et que je n’ose me croire amoureuse que quand je suis capable de dire comment je le suis. » De cette prodigieuse aventure littéraire qu’est L’Amant, l’on peut dire ce que Mireille Sorgue écrivait elle-même à propos des sonnets de Louise Labé : « C’est une œuvre libératrice. Cette voix crie ce que la plupart ne savent ou n’osent dire. Elle délivre les amants de leur mutité. » H. B.

 

Avis : J’ai vu ce livre en philosophie l’année dernière, et je connais le passage sur Louise Labé presque par cœur à force d’avoir entendu mon professeur le répéter ! J’étais curieuse de découvrir ce que Mireille Sorgue pouvait bien dire de l’amour !

L‘introduction de Henry Bonnier est très courte et bien faite : elle donne vraiment envie de lire le livre que l’on a entre les mains, de découvrir la voix de la jeune auteure, son amour et sa façon d’en parler. En revanche, j’ai trouvé qu’il faisait de Mireille Sorgue un mythe. Elle n’était peut-être pas la jeune femme dont il parle. On ne sait pas vraiment ce qu’elle voulait et ne voulait pas. Etait-elle sûre de mourir jeune ? Personne n’en sait rien qu’elle au fond de son cœur. Dans les lettres du dossier, et dans le livre même, elle parle de son futur, ce qui me fait penser le contraire de Henry Bonnier. Elle parlait de la vieillesse, et de son corps qui change, du temps qui passe. Je n’ai pas adhéré à cette théorie de la mort jeune pour conserver l’amour intact. Je suis ensuite entrée dans le livre en tant que tel, et j’ai découvert une écriture puissante, tout en images et en métaphores. Les différentes parties du corps des amants deviennent des paysages, des mers, des montagnes, des fleuves, leurs mains sont des fleurs, des fruits ; ces métaphores influencent leur environnement, et la nuit devient « une nuit de sucre ». Il est étrange d’entendre parler de l’amour de cette façon : c’est tellement poétique et naturel. Les corps sont faits pour se rencontrer, pour s’étreindre et se séparer de nouveau. Je me suis identifiée à l’auteure lorsque j’ai lu sa biographie, mais aussi quand j’ai lu ses lettres, qui se trouvent à la fin du livre : élève modèle, elle rencontre l’amour, et se sent une vocation d’écrivain qui la ronge. Elle ne sait pas comment commencer à écrire, elle ne sait pas comment dire ce qui lui pèse sur le cœur, et elle juge ses essais médiocres, n’osent pas les montrer. Son écriture m’a fait l’effet d’un jaillissement. Il faut qu’elle parle, il faut qu’elle dise, et les mots sortent d’elle, sans qu’elle ait besoin de les retoucher : ils expriment très bien ce qu’elle veut dire.

Le livre est une œuvre sur l’amour, mais la figure qui revient la plupart du temps est celle des mains. Elles sont le lieu de l’amour, et Mireille Sorgue nous les fait voir avec des yeux nouveaux, plus ouverts, plus lucides sur ce qu’elles signifient pour deux amants. Souvent, ils restent en contact physique, et celui-ci se fait principalement par les mains. Elles se tiennent, elles se cherchent, se séparent, et se rejoignent à nouveau en un geste d’amour simple, mais qui veut dire tellement. L’auteure évoque également l’attente, ce qui m’a fait penser à Fragments d’un discours amoureux, où un article entier lui est consacré. Elle évoque le sentiment amoureux, mais aussi le sentiment de l’étreinte amoureuse, ce qu’elle signifie pour l’amant, comment l’amoureuse voudrait s’y perdre mais finit toujours par s’y retrouver. Le cri d’amour de l’auteure résonne en nous : nous avons aussi ressenti ce dont elle parle parfois, et cela nous frappe.

La fin est désespérante. Elle ne nous dit pas que l’amour change avec le temps, et que les deux amants se lassent (non, même si l’amour change, les deux êtres se retrouvent amants parfois, même quand la fièvre n’y est plus). Elle nous parle de la tendresse qui assagie les amants, mais surtout, elle nous parle du temps, le grand ennemi de l’amant car il aboutit à la mort, et que, dans la mort, les amants seront séparés pour jamais … Le choc de cette révélation fait mal parce qu’elle se convainc du contraire tout le long. Même dans l’amour, elle reste lucide, et sa rationalité refait surface.

 

En définitive, je n’avais jamais lu un auteur qui parlait de l’amour de cette façon. C’est à la fois poétique et troublant, un jaillissement d’amour qui nous éclabousse de poésie et de désespoir.

Le deuxième sexe, tome 2 de Simone de Beauvoir

Posté : 19 mai, 2015 @ 4:00 dans Avis littéraires, Coup de cœur | Pas de commentaires »

Le deuxième sexe tome 2Genre : Essai

Editeur : Folio

Année de sortie : 2013

Nombre de pages : 652

Synopsis : Comment la femme fait-elle l’apprentissage de sa condition, comment l’éprouve-t-elle, dans quel univers se trouve-t-elle enfermée, quelles évasions lui sont permises, voilà ce que je chercherai à décrire. Alors seulement nous pourrons comprendre quels problèmes se posent aux femmes qui, héritant d’un lourd passé, s’efforcent de forger un avenir nouveau. Quand j’emploie les mots « femme » ou « féminin » je ne me réfère évidemment à aucun archétype, à aucune immuable essence ; après la plupart de mes affirmations il faut sous-entendre « dans l’état actuel de l’éducation et des mœurs ». Il ne s’agit pas ici d’énoncer des vérités éternelles mais de décrire le fond commun sur lequel s’enlève toute existence féminine singulière.

 

Avis : J’ai lu le premier tome du Deuxième sexe il y a presque un an, et je me souviens avoir beaucoup appris en le lisant. J’étais sûre d’en apprendre autant dans le second tome, et je ne me suis pas trompée.

Cette fois, l’essai est plus ancré dans la société dans laquelle vit Simone de Beauvoir, celle d’après-guerre, mais aussi celle des années 70, étant donné que le livre a été revu en 1976. Cela nous indique tout de suite que la condition de la femme évolue, change avec le temps. Le livre est divisé en quatre parties (sans compter l’introduction et la conclusion) qui évoquent toutes la femme différemment. La première est Formation : elle la présente dans les différents aspects de sa vie, de l’enfance à l’âge adulte en traitant aussi le cas particulier de la lesbienne. Il est étrange de constater à quel point l’auteure a cerné la femme dans toute sa complexité, à quel point elle est capable de donner un point de vue général sur elle tout en parlant des exceptions que constituent certaines femmes. Sa formation est celle que lui impose la société, et c’est très clair dans cette partie du livre. Le lecteur féminin peut parfois se retrouver dans certaines situations, se reconnaître dans certaines descriptions, même si, comme l’auteure le rappelle dans l’introduction, ce livre ne donne pas de vérités éternelles. Les femmes et leur éducation ont changé, tout comme la société, même si elle n’est pas devenue à 100% égalitaire. L’on ne peut plus dire aujourd’hui que la condition de la femme en Occident est la même que celle-ci en 1945 et même en 1976, même s’il est vrai qu’il reste à la femme des combats et des défis à relever. En revanche, l’on peut penser que certaines femmes encore aujourd’hui vivent ce que Simone de Beauvoir écrit dans d’autres pays, et qu’elles doivent entrer dans le même processus de libération que les femmes occidentales. La deuxième partie évoque les différentes situations de la femme dans la société, comme celle de mariée, ou de mère. Certains passages font peine à lire, et donnent vraiment aux lecteurs envie de se révolter. Dans tout ce qu’elle entreprend, dans toutes les facettes de sa vie, la femme n’est jamais libre et toujours soumise, même quand elle est prostituée ou hétaïre. Elle a besoin de l’homme et ne peut se passer de lui parce qu’elle a été éduquée d’une certaine façon, et parce que la société ne lui donne pas la chance de faire ses preuves, de montrer qui elle peut être. Le passage sur la vieillesse de la femme est consternant : elle se rend compte qu’elle n’a pas vécu et qu’elle ne peut pas rattraper le temps perdu. La troisième partie se nomme Justifications, et traite de trois types de femmes : la narcissiste, l’amoureuse et la mystique. Le lecteur féminin peut se retrouver à la fois dans plusieurs de ces femmes sans totalement s’y identifier : toujours, quelque chose ne va pas dans la description pour coller parfaitement au lecteur, il lui manque quelque chose d’essentiel que la femme n’a pas à l’époque : sa liberté. La quatrième partie s’appelle Vers la libération et montre ce que serait la femme indépendante. L’on se rend alors compte que les femmes ont remporté des victoires pour enfin prendre leur vie en mains et être libre, mais également qu’elles n’ont pas encore achevé cette libération. Le passage sur l’art et la littérature m’a frappé par sa justesse, même si les femmes écrivains sont plus ou moins reconnues aujourd’hui.

Dans ce second tome, Simone de Beauvoir m’a encore semblé objective, même s’il était possible de constater quelques piques vers certains auteurs ou certaines thèses, mais aussi de l’admiration pour d’autres. Elle a vraiment pris la femme pour sujet d’étude objectif, mais elle s’est aussi servie de son observation de la société pour enrichir son œuvre. Elle parle parfois de personnes qu’elle connaît, qui lui ont permis de prouver ce qu’elle affirmait en donnant un exemple pris dans la réalité. De plus, l’auteure utilise également de nombreuses exemples tirés d’œuvres de femmes afin de soutenir sa thèse, comme Sophie Tolstoï ou Colette, ou d’œuvres de psychologie comme La Femme frigide de Stekel ou Les Obsessions de la psychasténie de Pierre Janet. Certains exemples montrent bien la détresse féminine, comme d’autres montrent des expériences malheureuses ou heureuses, des femmes qui ont guéries ou qui sont mortes.

J’ai vraiment appris énormément sur la femme en lisant ce livre, mais également sur l’homme, sur les rapports qu’ils entretiennent l’un avec l’autre et sur la société en général. Je pense que ce livre peut autant apporter aux femmes qu’aux hommes, et qu’il est important que tous deux le lisent pour se rendre plus pleinement compte de ce qui constitue leur passé, mais aussi leur vie, parce que certains aspects de l’essai sont encore vrais aujourd’hui.

 

En définitive, un livre exceptionnel sur la femme, l’homme, leurs rapports, la société, qui apprend beaucoup de choses aux lecteurs et qui leur permet de se rendre compte que tout n’est pas encore gagné : dans de nombreux pays, la femme n’est toujours pas libre, et cet ouvrage pourrait bien refléter leur vie. Il est important de connaître son passé pour se construire un avenir, et je pense que ce livre aide vraiment à le faire.

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