Redbluemoon

I found myself in Wonderland.

A Bloodsmoor Romance de Joyce Carol Oates

Posté : 4 août, 2017 @ 11:56 dans Avis littéraires, Coup de cœur | 2 commentaires »

Genre : Drame, Fantastique A Bloodsmoor Romance

Editeur : Ecco

Année de sortie : 2013 [1982]

Nombre de pages : 752

Titre en français : La légende de Bloodsmoor

Synopsis : Finally returned to print, Joyce Carol Oates’s lost classic, the satirical, often surreal, and beautifully plotted Gothic romance that follows the exploits of the audacious Zinn sisters, whose nineteenth-century pursuit of adventurous lives turns a lens on contemporary American culture.

When their sister is plucked from the shores of the Bloodsmoor River by an eerie black-silk hot air balloon that sails in through a clear blue sky, the lives of the already extraordinary Zinn sisters are radically altered. The monstruous tragedy splinters the family, who must not only grapple with the mysteriosu and shameful loss of of their sister and daughter but also seek their way forward in the dawn of a new era – one that includes time machines, the spirit world, and the quest for women’s independence.

Breathlessly narrated in the Victorian style by an unnamed narrator who is herself shocked and disgusted by the Zinn sisters’ sexuality, impulsivity, and rude rejection of the mores of the time, the novel is a delicious filigree of literary conventions, « a novel of manners » in the tradition of Austen, Dickens and Alcott, which Oates turns on its head. Years ahead of its time, A Bloodsmoor Romance touches on murder and mayhem, ghosts and abductions, substance abuse and gender identity, women’s suffrage, the American sprititualist movement, and sexual aberration, as the Zinn sisters come into contact with some of the nineteenth century’s greatest characters, from Mark Twain to Oscar Wilde.

Pure Oates in its mordant wit, biting assessment of the American landscape, and virtuosic transformation of a literary genre we thought we knew, A Bloodsmoor Romance is a compelling, hilarious, and magical antiromance, a Little Women wickedly recast for the present day.

 

Avis :Encore un pavé, encore un livre parfait !

Je poursuis ma lecture des œuvres de Joyce Carol Oates pour le mémoire, même si je lis d’autres livres entre les différents tomes, histoire de ne pas lire la même chose tout le temps. A Bloodsmoor Romance est le second tome de la Trilogie gothique de l’auteur, et je dois dire que c’est une série assez spéciale. En effet, quand on voit « série », on se dit qu’on suit les mêmes personnages sur plusieurs tomes ; eh bien, pas chez Oates. Ici, on découvre des personnages complètement inédits, qui n’ont rien à voir avec la famille Bellefleur du premier tome. La seule continuité que l’on trouve : le clan familial, la réécriture gothique, et la division au sein de la famille. C’est assez troublant ; en fait, ces romans peuvent se lire complètement indépendamment les uns des autres, et je pense que le troisième tome n’est pas une exception puisque le sujet est carrément complètement différent des deux premiers tomes !

Comme le premier, ce tome m’a donné un peu de fil à retordre : le livre est gros, long, et possède, plus que Bellefleur, des périodes de creux. En effet, comme dans le volume précédent, l’auteur développe absolument tous ses personnages, ce qui rend le livre complexe et dense, mais ce qui donne aussi des passages un peu longs, soit parce qu’on n’apprécie pas ce personnage, soit parce qu’on veut passer directement à l’action dans le présent – parce que les histoires des personnages sont souvent des flashbacks, ou des explications a posteriori. Bien sûr, j’adore le fait que le lecteur se voit offrir l’opportunité de découvrir la vie de tous ; c’est, pour moi, un des gros points forts des œuvres de l’auteur. Mais, certains personnages m’intéressant moins, j’ai eu des petits moments creux pendant la lecture. Cela ne la gâche pourtant absolument pas !! En effet, A Bloodsmoor Romance, comme Bellefleur, est le genre de livres dans lequel je me sens bien, chez moi, comme Bleak House, ou The BFG – rien à voir !! C’est assez étrange, étant donné le nombre d’événements affreux qui arrivent, mais je veux dire que j’adore les livres qui suivent des familles à travers plusieurs générations, et dans lesquels il se passe des choses intéressantes. Aussi, j’ai adoré le fait que le narrateur est un personnage lié à la famille Kiddemaster/Zinn ; problème : on ne sait pas qui c’est !! C’est une femme, c’est sûr, mais laquelle ? Selon les indices qu’elle nous donne, je pense qu’il y a moyen de découvrir son identité. Elle fait souvent des commentaires sur ce qu’elle raconte, surtout sur la religion et la morale douteuse des sœurs Zinn. Et j’en viens à ce qui m’a particulièrement agacée dans ce livre – mais c’est fait exprès ici, bien sûr – : la misogynie constante de l’époque (environ 1850-1899), la façon dont la femme est traitée, et la façon dont elle se laisse faire ! Rah, le nombre de fois où je me suis énervée toute seule contre une phrase ou un personnage !! Déjà, la narratrice est le genre de femmes convaincues qu’elle doit être soumise à l’homme et à Dieu ; donc, elle ne cesse de « réprimander » les Zinn pour ce qu’elles font. Etant donné que le roman est une sorte de réécriture de Little Women de Louisa May Alcott, avec un petit mélange de Jane Austen et de Charles Dickens, je comprends bien que la narratrice, pour être un personnage féminin « réaliste » de l’époque, doit être comme ça ; mais c’est tellement énervant !! Bien sûr, comme Joyce Carol Oates est plutôt une auteur féministe, et qu’elle dénonce la condition féminine, on se retrouve avec plusieurs femmes rebelles dans ce livre : certaines sont « domptées » – ce qui m’a agacée aussi ! – et d’autres campent sur leurs positions. Le lecteur se retrouve donc avec des femmes qui sont offertes en mariage, comme de la viande à un animal, et qui n’ont, bien sûr, pas leur mot à dire, que ce soit sur le mari, ou sur le traitement qu’elles se voient offrir une fois mariées. J’ai adoré la rébellion de certaines femmes ! Ce thème de la condition féminine entraîne de nombreuses réflexions, notamment, donc, sur le mariage ; sur l’identité sexuelle aussi, puisque l’homosexualité est vue comme contre-nature à l’époque ; sur les droits des femmes, notamment à la fin ; sur leur sexualité – en fait, elles ne savent absolument rien de leur corps et de celui des hommes, elles ne savent pas comment on fait des enfants, elles ne savent pas ce qui se passent pendant « l’acte de l’union », elles ne savent RIEN ! – ; sur leur liberté, inexistante si elles veulent être des dames de la bonne société. A partir du moment où une femme veut faire quelque chose de sa vie, excepté avoir des enfants et contenter son mari, elle est immorale, et rejetée par la société – ou, en tout cas, par la « bonne » société, et par sa famille, évidemment ! J’ai adoré l’introduction, dans ce livre, du spiritualisme, avec les médiums, les fantômes, les esprits, et des séances assez effrayantes ! J’ai remarqué aussi qu’il y avait toujours un animal de compagnie particulier dans les deux romans – ici, un singe ! Bien sûr, comme c’est une réécriture de roman gothique, on retrouve beaucoup de thèmes qui appartiennent au genre : esprits, fantômes, malédiction, événements inexplicables, enlèvements, influence démoniaque, religion, ambiance lugubre, morts suspectes ou sanglantes, ou atroces. S’y ajoutent critique de la société, racisme – encore une scène de lynchage ici -, lutte de classes, division de la famille. En effet, exactement comme dans Bellefleur, la famille finit par se diviser en deux parties : les adultes d’un côté, dignes, qui portent le nom Kiddemaster ou Zinn avec fierté, et qui tentent d’en faire un nom irréprochable ; et les enfants, qui veulent voler de leurs propres ailes et se fichent de devoir faire honneur à leur nom ! Évidemment, l’écriture est toujours aussi excellente, même si l’auteur fait toujours des parenthèses gigantesques – je pense m’y être habituée, je l’ai moins remarqué que dans Bellefleur. Moins d’émotion par rapport au premier tome, mais elle est toujours présente quand même !

Concernant les personnages, comme je l’ai dit, Oates les développe tous à un moment donné, ce que je trouve génial, et ce qui rend le livre complexe et dense. Ils sont très nombreux, et ont tous une personnalité bien à eux. Je commence par Deirdre. Orpheline, elle a été adoptée par les Zinn, mais ne s’intègre pas dans la famille. C’est alors, encore une fois, qu’on se rend compte qu’il y a toujours plusieurs versions à une histoire, puisque cette non-intégration est vue du point de vue des sœurs Zinn, puis, de celui de Deirdre, et on comprend qu’elle n’ait pas réussi à se faire une place !! Deirdre est sans doute ma préférée. Mélancolique, elle est l’héroïne gothique par excellence, mais pas du genre naïve qui se laisse abuser par un homme, ou qui succombe au charme d’un séducteur qui en fait est un vampire. Tourmentée depuis l’enfance, elle a un lien avec le monde des esprits. Solitaire, elle n’a pas une vie facile, et le lecteur se rend vite compte qu’elle n’est pas comme les autres femmes : elle n’est pas attirée par la réputation ou par la société. Elle suit simplement son destin, ou ce qu’elle pense être son destin. Ses quatre demi-sœurs sont très différentes les unes des autres : Constance Philippa, l’aînée, très grande, déviante dans le sens où elle n’aime pas les mêmes choses que les autres filles, un peu rebelle dans l’âme, Octavia, très croyante, dévouée à tout le monde, sauf à elle-même, généreuse, une sainte, un ange, toujours là pour tout le monde, très sensible, la seule fille Zinn qui soit conforme à l’idée que sa famille se fait d’une bonne fille, Malvinia, celle que j’ai moins appréciée, cruelle, artificielle, séductrice, manipulatrice, méchante, égoïste, elle ne peut qu’à elle-même et veut toujours se mettre en avant, Samantha, intellectuelle, qui se fiche des bals et des « trucs de filles », qui ne pense qu’à son travail d’assistante auprès de son père, dans son atelier, ma préférée des sœurs, parce que celle à laquelle j’arrivais le plus à m’identifier. Le père, John Quincy Zinn, est inventeur, et je dois dire que mon avis sur lui a beaucoup évolué au fil du livre. Ses filles l’adorent, sa belle-famille le méprise ; j’ai commencé par l’apprécier, puis son comportement m’a exaspéré. Il se fiche de la vie autour de lui, il ne pense qu’à ses inventions, et néglige complètement sa vie de famille. L’auteur nous le présente comme l’inventeur d’un tas de choses qui existent encore aujourd’hui, dont une qui me l’a fait détester un petit moment ! Sa femme, Prudence, est assez difficile à cerner finalement. On la découvre jeune fille, et on ne comprend pas comme elle a fait pour devenir telle qu’elle est dans le présent, comme si le mariage l’avait transformée en une femme qu’elle n’est pas. D’autres personnages se trouvent dans le livre, comme Edwina, ou l’incarnation des préjugés [SPOILER] une femme que tout le monde méjuge en fait, ce qui est révélé à la fin !! [FIN DU SPOILER], Godfrey Kiddemaster, le père de Prudence, assez revêche, et persuadé qu’une malédiction poursuit sa famille, petit Godfrey, sur lequel j’ai une théorie [SPOILER] Je suis sûre que c’est lui qui a tué sa petite sœur, comme je suis sûre que, ce qu’il fait, il le fait exprès, que ce ne sont pas des incidents, que ce n’est pas du tout un petit ange innocent, et que, s’il n’était pas mort, il aurait fini par tuer aussi son petit frère !! D’ailleurs, pour l’épisode du puits, je suis sûre qu’il a voulu tuer Pip intentionnellement !! Donc, une petite peinture de la cruauté enfantine, en plus de celle de Malvinia ! [FIN DU SPOILER]

La fin … Joyce Carol Oates a un don pour écrire des fins qui laissent le lecteur bouche bée. C’est explosif : un énorme secret est révélé, auquel je ne m’attendais pas – contrairement à la majorité des événements qui arrivent au cours du livre, et auxquels je m’attendais, bizarrement -, et qui concerne quelqu’un que l’on ne soupçonne pas ! En refermant le livre, comme pour Bellefleur, j’ai eu envie d’y retourner, de retrouver les personnages, de vivre encore un peu avec eux. De plus, une question reste en suspens, comme dans le premier tome, à savoir, la vie après ce qui est arrivé à la fin ! 

 

Donc, un excellent livre, encore une fois, bourré d’éléments gothiques, qui suit une famille dans sa descente aux enfers !

Bellefleur de Joyce Carol Oates

Posté : 22 juillet, 2017 @ 8:54 dans Avis littéraires, Coup de cœur | Pas de commentaires »

Bellefleur Genre : Contemporaine, Drame, Fantastique

Editeur : Ecco

Année de sortie :2012 [1980] 

Nombre de pages : 729

Synopsis : « Bellelfleur is proof … that Oates is one of the great writers of our time … a magnificent piece of daring, a tour de force of imagination and intellect. » -John Gardner, New York Times

A wealthy and notorious clan, the Bellefleurs live in a region not unlike the Adirondacks, in an enormous mansion on the shores of mythic Lake Noir. They own vast lands and profitable businesses, they employ their neighbors, and they influence the government. A prolific and eccentric group, they include several millionaires, a mass murderer, a spiritual seeker who climbs into the mountains looking for God, a wealthy noctambulist who dies of a chicken scratch.

Bellefleur traces the lives of several generations of this unusual family. At its center is Gideon Bellefleur and his imperious, somewhat psychic, very beautiful wife, Leah, their three children (one with frightening psychic abilities), and the servants and relatives, living and dead, who inhabit the mansion and its environs. Their story offers a profound look at the world’s changeableness, time and eternity, space and soul, pride and physicality versus love. Bellefleur is an allegory of caritas versus cupiditas, love and selflessness versus pride and selfishness. It is a novel of change, baffling complexity, mystery.

Written with a voluptuousness and startling immediacy that transcends Joyce Carol Oates’s early works, Bellefleur is widely regarded as a masterwork – a feat of literary genius that forces us « to ask again how anyone can possibly write such books, such absolutely convincing scenes, rousing in us, again and again, the familiar Oates effect, the point of all her art: joyful terror gradually ebbing toward wonder » (John Gardner).

 

Avis : J’ai ENFIN terminé ce livre !!

J’ai choisi d’étudier Bellefleur – ainsi que trois autres romans de Joyce Carol Oates - pour mon mémoire de Master 2. Je savais que j’allais adorer ce livre pour plusieurs raisons : d’abord, c’est une réécriture de roman gothique, et j’adore le gothique ! ; ensuite parce que j’ai lu Maudits dans l’année, et j’ai adoré le style d’écriture de l’auteur, ses réflexions, ses critiques à la fois de la société et de la religion, sa façon de développer ses personnages, de les rendre vivants, et attachants parfois en quelque sorte. Commençons par le fait que ce soit une réécriture de roman gothique ! L’auteur a repris la plupart des stéréotypes du gothique pour en faire un livre à la fois moderne et ancrée dans la tradition du genre. On y retrouve donc : des fantômes ; un château hanté, château qui peut être considéré comme un personnage, comme pour The Castle of Otranto d’Horace Walpole ; des personnages qui titubent au bord de la folie ; une nature sauvage difficile voire impossible à affronter ; des êtres maléfiques (vampire, démons, esprits de la montagne) ; une malédiction qui touche toute la famille, mais personne ne sait d’où elle vient, ni pourquoi elle touche les Bellefleur en particulier ; le thème du double ; le racisme, avec lynchages, insultes, et esclavage ; la religion, critiquée d’une façon assez magistrale par l’auteur, exactement comme dans Maudits ! Le lecteur se trouve ici face à une famille divisée : les adultes, qui sont en quête de pouvoir, d’argent, toujours plus, et qui ne s’occupent que de cette quête, et les enfants, qui veulent vivre une autre vie, une vie plus simple, dégagée de la cupidité et de l’égoïsme de leurs aînés. Parfois, j’ai été agacée par les adultes, qui ne cessent de reprocher à leurs enfants de ne pas se comporter en Bellefleur ! Au fil du livre, beaucoup de personnages disparaissent, et le lecteur se demande exactement ce qu’ils deviennent. Dans ce sens, on peut presque parler d’un narrateur en lequel on ne peut avoir entièrement confiance. Il fait des allusions à des personnages morts en sous-entendant qu’ils pourraient ne pas l’être. Pour d’autres, il n’y a aucun doute : le livre comporte des scènes de meurtres, et raconte clairement la mort de tous les personnages.

En parlant de mort, l’auteur nous offre une réflexion à son propos assez déroutante, notamment avec Hiram et Bromwell (je préfère vous laisser la surprise de la découvrir vous-mêmes !). On se retrouve aussi face à une religion qui, au lieu de mener vers la paix, l’amour et le bonheur, mène vers le mal, l’égoïsme, et rend ses disciples fous. J’ai eu l’impression que c’était, peut-être, moins « virulent » que dans Maudits ; mais, clairement, la voie de la religion n’est pas la bonne pour les personnages. On suit notamment l’un d’eux qui s’est mis en tête de voir le visage de Dieu, et un autre, qui, à la fin, se tourne vers une église qui ne fait que lui prendre de l’argent, et qui ressemble plus à une secte. Concernant le style d’écriture de l’auteur, je peux comprendre que certains ne l’aiment pas. En effet, si l’auteur écrit merveilleusement bien, elle introduit dans son texte de très longues parenthèses qui cassent le rythme de ses phrases, et qui peuvent paraître lourdes. Souvent, elle parle d’un personnage en particulier, ou raconte une anecdote. Malgré tout, j’ai adoré ce style !

Avec ses 729 pages, pas étonnant que les personnages de Bellefleur soient tous très bien développés ! L’auteur s’attarde sur chacun d’eux à un moment donné, même si certains sont clairement des protagonistes, par rapport à d’autres qui sont secondaires. On les suit tous dès leur jeunesse, parfois jusqu’à leur mort – et souvent, on ne s’attendait pas à ce que ces personnages meurent ! Les protagonistes sont clairement Gideon Bellefleur, sa femme Leah et sa fille Germaine. Gideon, jeune homme, est tombé fou amoureux de Leah ; adulte, il est amer. C’est un de mes personnages préférés dans le livre ; il veut rester fidèle à lui-même, et sombre dans le désespoir. Leah, quant à elle, est une femme assez étrange. Jeune fille, elle avait une araignée énorme pour animal de compagnie … Autant vous dire que ces passages ont été difficiles à lire pour moi !! Elle est obsédée par une mission qu’elle seule peut mener à bien, selon elle. Convaincue, elle ne pense qu’à cela, et oublie les autres autour d’elle. Elle a un caractère spécial : méchante, cruelle parfois, et pourtant fragile, parfois même douce ! Elle aussi est un de mes personnages préférés ! Germaine, elle aussi, fait partie de mes préférés : on la suit de sa naissance à ses quatre ans. Douée de pouvoirs, elle est plus intelligente que la moyenne, voit et sent les choses. Mais elle reste un bébé, qui a besoin d’amour et de ses parents. Elle m’a brisé le cœur à la fin – autant vous le dire, ça ne finit pas bien ! Il y a énormément d’autres personnages, vivants et morts : Ewan, le frère de Gideon, un ours humain, une brute qui finira de manière bizarre ; Lily, sa femme, effacée, plaintive, un peu agaçante ; Noel, le grand-père, et sa femme Cornelia, lui assez bourru, qui s’adoucit au contact de Leah, elle assez réticente face à Germaine, monstrueuse à sa naissance ; Bromwell, le fils de Leah et Gideon, très intelligent, qui se fiche des affaires de sa famille ; sa sœur jumelle, Christabel, qui a l’air assez simple enfant – son frère l’appelle « half-witted » ! – et qui se rebelle en grandissant ; Yolande, la fille d’Ewan et Lily, à qui il arrive une chose affreuse ; Vernon, le poète, fils d’Hiram, un de mes personnages préférés lui aussi, il ne pense absolument pas comme sa famille, ce qui le rend marginal ; Raphael, le fils d’Ewan et Lily, lui aussi très différent de sa famille, qui ne parvient pas à se soucier d’eux, qui rêve d’une autre vie, qui se rend compte qu’il y a plus que les Bellefleur, et qui déteste ce nom comme Vernon ; Elvira, l’arrière-grand-mère, toujours indépendante, toujours lucide, même à 100 ans ! Tant d’autres personnages venus du passé ! Jedediah, qui cherche Dieu dans les montagnes, Germaine, la femme de son frère Louis, qui, elle aussi, voit les choses – un double de la petite Germaine ? -, Jean-Pierre, le fondateur de la lignée Bellefleur en Amérique, dont le cœur a été brisé prématurément, Violet, la femme de Raphael, que l’on connaît d’abord par sa mort, Raphael lui-même, dont les requêtes après la mort sont très étranges ! J’ai adoré découvrir l’histoire de chaque membre de la famille !

La fin est explosive ! Je ne m’y attendais pas du tout, mais, en y réfléchissant, c’est assez logique. [SPOILER] A nouveau, la lignée des Bellefleur est menacée, mais qui pourrait la perpétuer, comme Jedediah l’a fait dans les années 1820 ? [FIN DU SPOILER] En refermant le livre, malgré le temps que la lecture m’a pris, je me suis sentie un peu triste de quitter la famille Bellefleur !

 

Donc, une formidable « saga » familiale, qui amène beaucoup de réflexions au lecteur, qui reprend tous les stéréotypes du gothique pour faire de ce livre un coup de cœur !

Maudits de Joyce Carol Oates

Posté : 9 mars, 2017 @ 2:19 dans Avis littéraires, Coup de cœur | Pas de commentaires »

Genre : Contemporaine, Fantastique, Historique Maudits

Editeur : Philippe Rey

Année de sortie : 2014

Nombre de pages : 810

Titre originel : The Accursed

Synopsis : Jusqu’alors havre de savoir, paisible autant que réputé, Princeton est encore, en ce mois de juin 1905, une communauté anglo-saxonne riche et privilégiée sous tous les rapports. Mais ce matin-là, à l’heure même de son mariage, au pied de l’autel, Annabel Slade, fille d’une grande famille des lieux, est enlevée par un homme étrange, vaguement européen, qui, en fait, pourrait bien être le Diable en personne. Et Princeton ne sera plus jamais comme avant. L’affaire plonge non seulement les Slade dans la honte et le désespoir, mais elle révèle l’existence d’une série d’événements surnaturels qui, depuis plusieurs semaines, hantent les habitants de la ville et ses sinistres landes voisines. Habitants parmi lesquels on compote Woodrow Wilson, président de l’Université, obsédé par l’idée du pouvoir, ou encore le jeune socialiste Upton Sinclair et son ami Jack London, sans oublier le plus célèbre des écrivains/buveurs/fumeurs de l’époque, Samuel Clemens-Mark Twain, tous victimes de visions maléfiques.

La noirceur règne parmi ces personnages formidables que Josiah, le frère d’Annabel, décidé à la retrouver, va croiser au cours de cette chronique d’une puissante et curieuse malédiction : car le Diable est vraiment entré dans la petite ville et personne n’est épargné … à part le lecteur à qui est offerte avec ces Maudits une fascinante étude de l’histoire et des mœurs des Etats-Unis au début du XXe siècle.

 

Avis : Ce livre m’a été prêté par une amie ; je n’avais lu que Délicieuses pourritures de l’auteur, et Blonde m’attendait sagement sur une étagère !

Maudits commence fort avec une note de l’auteur qui nous fait comprendre seulement à la fin de celle-ci que celui qui parle n’est pas Joyce Carol Oates, mais le narrateur : nous sommes donc en présence d’une narration à la première personne et d’un récit enchâssé ! Je trouve ce procédé plutôt rare, je crois ne l’avoir rencontré que dans Les Bannis et les Proscrits de James Clemens, où l’identité du narrateur est une véritable surprise ! Ici, le lecteur sait qui est le narrateur, sans vraiment le relier à l’histoire pour l’instant – cela ne se fera qu’à la page 499 ! Et il est alors possible de douter de ce personnage, de cet homme qui se permet de parler d’une époque qu’il a vaguement connue, et surtout, en voyant de quelle façon il est impliqué ! Cela amène le lecteur à se demander quel est l’avis de celui qui se présente comme un « historien », quel est son rôle, pourquoi il entreprend de tout connaître sur la Malédiction, et surtout, comment il a accès à autant de documents personnels ! [SPOILER] J’ai ma petite idée sur la question : fils présumé d’un démon, ou même du Diable, il veut peut-être comprendre son origine, voir dans quelles circonstances est arrivée sa naissance, comprendre son contexte. [FIN DU SPOILER] Toute cette histoire fait partie de sa propre histoire familiale, puisque des membres de sa famille sont impliqués dans la Malédiction qui frappe Princeton. De plus, quand il donne des détails sur certains événements, plutôt que de dire franchement les choses, il nous laisse parfois entendre ce que cela implique, comme les nombreuses occurrences du mot « indicible », que le lecteur doit interpréter seul, sans explication, ou des morts mystérieuses dont on ne comprend pas vraiment la cause [SPOILER] comme celle d’Oriana. Est-elle montée toute seule sur le toit ? Est-ce Annabel qui l’y a entraîné ? A-t-elle été poussée du haut du toit, s’est-elle laissée tomber, a-t-elle été précipité de plus haut encore, alors qu’elle « volait » ? [FIN DU SPOILER]. Parlons plus précisément de cette Malédiction : elle est liée à la religion, puisque l’on parle d’une apparition du Diable ; elle est terrifiante, faite de morts atroces dans des circonstances mystérieuses que le narrateur parvient toujours plus ou moins à élucider, ou desquelles il nous fait comprendre l’origine. Ces morts sont parfois difficiles à lire [SPOILER] comme celle d’Adelaide Burr, qui me fait encore tressaillir quand j’écris cet article !! [FIN DU SPOILER] Cette Malédiction se rapporte plus spécifiquement à la famille Slade, et commence par les toucher « concrètement » – car la première manifestation ne tue personne, et n’est pas directement liée aux Slade. Elle est aussi faite d’apparitions de fantômes, et d’un royaume diabolique, un monde effroyable qui se veut un peu une métaphore de la société présentée par l’auteur. Petite remarque sur l’écriture : elle est bonne, même traduite, mais il y a de nombreuses fautes dans l’édition !! J’ai aussi aimé l’humour parfois de certaines remarques, humour auquel je ne m’attendais pas dans ce genre de livres !

En effet, la société de l’époque est mise en lumière dans ce livre : l’auteur nous montre la façon dont les femmes et les personnes de couleur, ou de confession religieuse autre que le protestantisme, sont traités à Princeton. De nombreux personnages masculins dont la « voix » se trouve dans le livre sont d’une misogynie qui indigne le lecteur, parlant des droits de la femme comme des aberrations : Woodrow Wilson évoque le fait que des femmes puissent faire de la politique comme quelque chose d’impensable ; Horace Burr traite sa femme comme une invalide incapable de penser, il l’entoure d’ouate, la met dans un cocon protecteur où seul lui peut entrer ; Dabney Bayard se moque d’Annabel quand elle emploie le verbe « penser » parce que, pour lui, les femmes ne pensent pas. Quant au racisme, il est présent partout : dans les domestiques noirs, traités comme des meubles, dans la première scène à Camden, choquante à lire, dans la façon de traiter les Juifs, qui doivent vivre en dehors du campus. Le métissage est vu comme une horreur, et le discours de Jack London chez MacDougal est aberrant : évocation de la supériorité et de la pureté de la race blanche dans la bouche d’un soi-disant socialiste. Et, quand on lit ce livre en 2017, on se dit que ces propos sont encore tenus par certains, que la place des femmes n’est pas encore bien assise, ni celle des personnes de couleur. Quelle tristesse de voir que cette critique est donc toujours d’actualité !! Une autre réflexion se fait sur la religion, mais ici, je vais vous spoiler : [SPOILER] Dieu n’est pas bienveillant, mais un dieu de colère, Dieu et le Diable ne font qu’un, et ses anges de colère sont des démons. Une belle critique de la religion devant laquelle le lecteur est forcé de se remettre en question. [FIN DU SPOILER]

Sur le plan littéraire, Stephen King, dans son commentaire de Maudits, parle du « meilleur roman gothique postmoderne ». Il a tout à fait raison !! J’ai retrouvé de nombreux éléments du gothique dans ce roman : d’abord, cette narration ambiguë, de laquelle le lecteur doute parfois, parce que le narrateur est impliqué, mais ne dit pas à quel point, et ne donne pas son opinion directe sur ce dont il parle ; le fait que la narration, bien que portée par le narrateur, se fasse à plusieurs voix, avec des extraits de journaux, des lettres, des discours ; ce premier démon, qui m’a beaucoup fait penser à M. Hyde par son aspect physique, et par l’impossibilité pour Josiah, qui enquête sur lui, d’obtenir la même description par tous ceux qu’il interroge ; les décors, manoirs, châteaux, forêts, marais, et surtout, ce passage dans une forêt d’arbres morts, dans laquelle Annabel, Wilhelmina et Todd font une rencontre inquiétante ; la reprise de la scène de l’enlèvement et de l’image de la femme dans ces romans, qui montre, normalement, des femmes en détresse, soumises, qui se laissent attraper par leur poursuivant, un dominateur qui leur fera du mal sans qu’elles puissent réagir ; [SPOILER] ici, l’image est reprise pour être détournée : Annabel s’enfuit, Wilhelmina ne se laisse pas coller l’étiquette de séductrice dans le dos, Adelaide tente de prendre un peu de liberté. Même s’il est vrai que les autres femmes se laissent séduire, notamment par le comte, elles agissent tout de même : je suis persuadée que Lenora et Amanda ont assassiné leur mari ! [FIN DU SPOILER] ; reprise aussi de l’image de l’homme séducteur qui se révèle être un monstre brutal et sans cœur : mais cette image colle plus aux hommes de Princeton qu’aux démons qui l’envahissent. En effet, [SPOILER] l’origine de la Malédiction est un meurtre commis par un homme sur une femme, et la plupart des hommes de Princeton tente ou parvient à tuer sa propre femme. Le monstre s’empare bien des hommes, mais peut-être simplement pour révéler ce qu’ils sont vraiment, et qu’ils cachent habilement [FIN DU SPOILER] ; la confession, à la fin, qui m’a fait penser à Dr. Jekyll and Mr. Hyde ; les démons, monstres, et la mention du vampire !

Il n’y a pas vraiment de personnages principaux, tous ceux qui se trouvent dans le livre ont leur rôle à jouer et apparaissent au premier plan à un moment donné. Les seuls qui reviennent sans cesse, et dont le nom est commun à tous les autres protagonistes, sont les membres de la famille Slade. D’abord, Annabel, le premier jouet du démon. Elle représente la femme qui voudrait une liberté qu’elle ne peut pas acquérir, que sa famille – et encore moins son futur mari ! - ne veut pas lui accorder. Naïve, elle rêve d’un homme qui l’aimerait vraiment et lui permettrait de faire ce qu’elle désire. Quand elle rencontre Axson Mayte, elle pense avoir découvert un gentleman. Par la suite, avec ce qui lui arrive, le lecteur – et les autres personnages – comprenne qu’Annabel est une jeune femme intelligente qui a été retenue dans le carcan de sa famille, ce qui l’a poussé à fuir avec un homme qu’elle ne connaît pas. Ingénieuse, elle fait preuve de courage. Son frère, Josiah, découvre, quant à lui, la société avec un éclairage totalement différent de celui que sa famille y jette. Il voit le racisme, la misogynie, la misère, l’exploitation, et il ne comprend pas que les grandes familles de Princeton puissent laisser faire ça sans réagir. Entêté, il tente de convaincre ses parents, son grand-père. Il tente aussi de retrouver sa sœur, certain qu’elle a été enlevée. Il a un sens de l’honneur accru, mais se voit tourmenté par des voix démoniaques qu’il tente de rejeter. Quant à Todd, son cousin, c’est un enfant étrange, apparemment conscient de forces surnaturelles, ou, en tout cas, sujet d’événements étranges, que lui-même n’explique pas. Personnage ambivalent, il est à la fois turbulent et grave, car plus proche d’un monde que les autres ne veulent pas voir. Sa petite sœur Oriana est plus effacée, mais elle aussi plus sensible à des forces surnaturelles. Les adultes, quant à eux, sont imperméables à ce que racontent les enfants, en raison, sans aucun doute, de leurs peurs et de leurs préjugés. Copplestone est imbuvable, Lenora, effrayée et – apparemment – faible, Henrietta, peu présente dans le livre, Augustus également : il est seulement présent dans des scènes l’opposant à son fils. Finalement, Winslow, grand-père, deux fois veuf, un homme respectable, que tout le monde aime, religieux, à la limite de la dévotion. [SPOILER] Quelle surprise de comprendre que tout vient de lui, et de voir en lui, non pas un homme honorable, mais un disciple du Dieu/Diable ! [FIN DU SPOILER] D’autres personnages apparaissent, sur lesquels je vais tenter de passer plus rapidement : Adelaide Burr, un personnage que j’ai apprécié, étrangement, une femme invalide, incapable de faire quoi que ce soit, qui m’a touchée, qui tente de se cultiver dans un domaine occulte, qui tente de prendre part à la vie mondaine, à la vie tout court, enfermé dans une maison d’où elle ne peut sortir, et les nouvelles du monde ne lui parviennent que déformées ; Horace Burr, personnage ambivalent, que l’on cerne facilement : [SPOILER] frustré par des années d’abstinence – mais était-il vraiment abstinent ? – le démon qui s’empare de lui le rend lubrique, lui qui se retenait devant sa femme – ou qui était sincèrement tendre, le lecteur ne peut pas savoir [FIN DU SPOILER] ; Wilhelmina Burr, personnage que j’ai apprécié pour son côté libre, son mépris (relatif) des convenances ; les FitzRandolph, Amanda et Edgerstoune, le second très effacé, la première présente car touchée par la Malédiction ; les Van Dyck, Pearce et Johanna, le premier certain d’être le seul à pouvoir rompre la Malédiction, un philosophe déchu, et la seconde, elle aussi victime de la Malédiction ; Dabney Bayard, détestable ; Woodrow Wilson, clairement tourné en ridicule à plusieurs reprises, qui montre la politique sous un jour détestable, tout comme avec Jack London, et ses fausses convictions socialistes. J’étais dégoûtée en lisant son discours face à la foule, puis celui qu’il fait en privé, tout à fait différent. Enfin, Upton Sinclair, présenté comme un homme déterminé, résolu, au risque de perdre sa famille.  

La fin livre enfin la vérité sur les origines de la Malédiction !! Et c’est là que demeure toute la réflexion sur la religion : il faudrait alors relire pour comprendre tous les indices !

 

Donc, un livre puissant, excellent par tous ses aspects, qui fait frissonner et rire, réfléchir aussi, tout en réécrivant le roman gothique !! Coup de cœur !!

12
 

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