Redbluemoon

I found myself in Wonderland.

Contes d’amour de folie et de mort d’Horacio Quiroga

Posté : 2 mai, 2017 @ 1:38 dans Avis littéraires | Pas de commentaires »

Contes d'amour de folie et de mort Genre : Conte, Nouvelle

Editeur : Points

Année de sortie : 1995

Nombre de pages : 187

Synopsis : Grand précurseur du genre fantastique latino-américain, conteur exceptionnel, Horacio Quiroga a laissé une œuvre considérée comme l’un des fleurons d la littérature de langue espagnole. Ecrits entre 1907 et 1917, ces Contes d’amour de folie et de mort, cruels et hallucinés, ne sont pas sans rappeler certaines histoires d’Edgar Allan Poe. Mais la magie de Quiroga tient surtout à sa transposition de la violence et de la mort dans l’enfer vert des Misiones, territoire situé aux confins de l’Argentine et de l’Uruguay.

 

Avis : Toujours dans l’optique d’un week-end prolongé, je me suis dit qu’un recueil de contes/nouvelles serait plus facile à lire qu’un roman.

J’ai eu raison en un sens : je ne pouvais lire que pendant de courtes périodes, donc les petits contes étaient souvent lus d’une traite, sans nécessité de s’arrêter ; c’est mieux, puisque le lecteur est pris au fil de l’histoire, et que couper le suspense de la nouvelle l’aurait rendue moins attrayante et moins surprenante. En effet, la plupart de ces nouvelles / contes surprennent le lecteur de la pire manière possible : on commence bien avec « La poule égorgée » ! Des indices de ce qui va arriver sont présents, mais lisibles qu’une fois la fin découverte – c’est ma deuxième lecture de ce conte, donc je savais à quoi m’attendre, même si le choc n’en est pas moins rude ! Quelle cruauté, et quelle façon de manier l’horreur ! Quelle brusquerie lors de la chute ! Celles-ci se retrouvent dans la plupart des autres nouvelles. Chacune comporte une sorte de leçon, ou propose au lecteur une réflexion, ici, dans la première nouvelle, sur la façon de traiter ses enfants.  »Les bateaux suicides » m’a moins touché après le choc de la première histoire, tant que je n’en garde pas un grand souvenir, juste une impression de brume et de lavage de cerveau sur les marins, pris de folie, incapables de comprendre ce qu’ils font. « Le solitaire » a eu le même effet que « La poule égorgée » : je ne m’attendais pas du tout à ça ! C’est l’histoire d’une femme qui ne cesse d’en demander plus à son mari ; celui-ci fait tout ce qu’il peut pour la satisfaire tant il l’aime. Encore ici, une sorte de leçon : la folie guette toujours, même ceux qui y semblent le moins enclins ! Quant à « L’oreiller de plumes« , je l’avais déjà lu à deux reprises avant cette lecture, donc je savais, encore une fois, à quoi m’attendre ; il n’empêche qu’elle reste une des nouvelles qui me fait le plus peur parmi toutes celles que j’ai lues, y compris en comptant celle de Poe ! L’ambiance est gothique et froide au possible, on sent le conte de fées revisité de manière horrifique ; la fin est affreuse !! Rien que de l’imaginer en en parlant, j’en ai des frissons ! « La mort d’Isolde » n’est pas une histoire horrifique, mais plutôt le retour d’un homme sur une histoire d’amour. Résignation, déception, réalisation que l’on a fait une erreur, impossibilité d’un retour en arrière : le lecteur se retrouve face à une histoire passée qui ne peut pas revivre, ce qui laisse un goût d’amertume et de tristesse. « A la dérive » est sans doute la plus courte nouvelle du recueil avec « L’oreiller de plumes » : tout arrive très vite, le personnage n’a pas le temps de réagir. S’imaginer ce qui lui arrive donne des frissons, tout comme la fin …  »L’insolation » se détache par rapport aux précédentes, car le lecteur se trouve avec le point de vue d’animaux qui parlent, des chiens qui tentent de sauver leur maître. La représentation de la mort dans cette nouvelle est saisissante : elle se présente sous nos traits, sans que nous puissions la voir, alors que les animaux, eux, la sentent, la voient, et peuvent difficilement faire quoi que ce soit contre elle. Dans « Les barbelés« , le lecteur se retrouve avec le point de vue de chevaux qui voient un taureau détruire, une énième fois, l’avoine d’un homme. La fin est, encore une fois, affreuse à imaginer, sanglante à souhait ! « Les tâcherons » traite de la résignation, mais dans un sens différent : les personnages tentent de s’échapper, et le lecteur espère qu’ils y parviendront. L’injustice est aussi flagrante dans cette nouvelle, tout comme dans « Yaguaï » ! Quelle déception de lire la fin après tant d’épreuves ! « Les pêcheurs de grumes » est la nouvelle qui m’a le moins intéressé : elle traite de la récupération de bois le long de la rivière par les habitants pour les revendre sous forme de meubles. La fin est assez ironique, ce qui est agréable. Quant à la nouvelle appelée « Le miel sylvestre« , elle est au même niveau qu’ »A la dérive » : espoir suivi de dégoût et de frissons face à la situation ! Quiroga excelle au maniement de l’horreur et de l’ironie du sort ! « Notre première cigarette » n’est pas effrayante, mais traite de la façon qu’ont les enfants de percevoir et de se venger. A la fin, le lecteur se dit que c’est bien fait pour l’adulte malgré la cruauté de l’enfant et le danger dans lequel il s’est mis ! « Une saison d’amour » est, comme son nom l’indique, centrée sur l’amour entre deux personnages, Nébel et Lidia. Leur amour est pur et beau, mais le jeune homme a peur qu’il soit souillé par la mère, qui a des intentions plutôt obscures. Au fil des saisons et des années, l’histoire que vivent les deux personnages évolue : ils se perdent de vue, se retrouvent, mais leur amour est-il possible ? La fin est assez frustrante ! Enfin, la dernière nouvelle, « La méningite et son ombre », est agréable à lire, [SPOILER] et la seule qui finisse bien ! [FIN DU SPOILER] Elle est rafraîchissante après ces horreurs et ces déceptions dans les nouvelles précédentes !

 

Donc, un recueil de nouvelles prenant, surprenant, qui entraîne le lecteur dans les histoires que l’auteur nous raconte, et qui lui laisse souvent un goût amer.

Le silence de la mer de Vercors

Posté : 15 mars, 2017 @ 7:47 dans Avis littéraires | Pas de commentaires »

Le silence de la mer Genre : Nouvelle, Classique

Editeur : Le Livre de Poche

Année de sortie : 1976

Nombre de pages : 251

Synopsis : Pas de synopsis pour cette édition.  

 

Avis : Ce livre était dans ma wish-list depuis longtemps, et un de mes professeurs l’en a fait sortir cette année ! 

Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais, peut-être à quelque chose de long, malgré la taille du livre, quelque chose d’ennuyeux, ou de rebattu, comme on traite ici de la Seconde Guerre mondiale. Eh bien, je me suis (encore) trompée ! C’était émouvant, dur, mais tout en sobriété. La souffrance est muette, pas d’effusion [SPOILER] excepté à la fin de « La marche à l’étoile », et c’est tout à fait justifié … [FIN DU SPOILER] Toutes les nouvelles traitent donc de la Seconde Guerre mondiale, mais sous des aspects différents : l’Occupation pour « Le silence de la mer », la déportation pour « La marche à l’étoile », mais surtout le statut de la France, la blessure que la guerre et les collaborateurs lui infligent. L’image de la France est souillée, ce qui est visible dans toutes les nouvelles : elle reste forte dans « Le silence de la mer », justement grâce au silence que les Français opposent à l’officier allemand ; mais dans « La marche à l’étoile », le pays déchoit complètement, alors que le personnage veut y croire jusqu’au bout. Ce moment est vraiment déchirant, un des plus difficiles à lire de tout le recueil. Ce que j’ai le plus apprécié, c’est l’absence de manichéisme : les Français ne sont pas forcément les héros, et les Allemands ne sont pas forcément les méchants. Pas de héros et pas de monstres, juste des humains, qui agissent, ou qui font n’importe quoi.

Celui-ci comporte six nouvelles : une préface peut faire aussi office de nouvelle, elle s’appelle « Désespoir est mort ». Le narrateur se trouve dans un camp, et raconte que tout espoir lui semble mort, jusqu’à ce qu’il voit une famille de canards traverser la cantine ; le dernier caneton tombe constamment, et se rattrape avec un air fier, qui rend espoir au narrateur et aux autres personnages qui l’entourent. Une petite joie, un rire, un aspect de la vie qu’on avait perdu de vue, et l’espoir renaît. « Le silence de la mer » est la première nouvelle en tant que telle, et comme je l’ai dit, elle oppose le silence de deux Français et le monologue répété soir après soir d’un officier allemand résidant chez eux. Celui-ci est un idéaliste forcené, convaincu que la guerre est là pour réunir les nations : se battre pour mieux réunir. En gros, il n’a pas du tout compris l’objectif de la Seconde Guerre mondiale. Il croit en la France, en l’Allemagne, en la culture. Il parle de littérature, il tente de convaincre les Français de ses bonnes intentions. Mais eux ne lui répondent jamais : une résistance passive, une bataille sans armes. J’ai envie de vous parler de la fin, alors : [SPOILER] L’officier se rend finalement compte du véritable objectif de la guerre ; désillusionné, il revient vers les Français honteux, parce qu’il pensait vraiment tout ce qu’il disait, et qu’il se rend compte que, sans le vouloir, il leur a menti. Il décide alors de partir au front – il part au suicide -, et l’on se rend alors compte de l’amour qui est né, au fil des jours, entre la nièce du narrateur et l’officier, un amour silencieux mais profond, un amour impossible, qui est mort avant de naître. [FIN DU SPOILER] Une fin triste, mais qui retombe dans le silence. La seconde nouvelle est « Ce jour-là » : là encore, l’émotion est palpable, surtout dans les non-dits. Le narrateur est un enfant, ce qui donne un point de vue d’autant plus touchant. Le lecteur voit ainsi la Résistance sous un éclairage différent, du côté de ceux qui restent, et pas de ceux qui sont emmenés. Puis, « Le songe » est plus sombre, une descente aux enfers du narrateur qui parle d’un songe ; mais le lecteur se rend peu à peu compte que le songe est en réalité le camp, que le narrateur se force à le voir comme un cauchemar parce que l’homme n’est pas capable de faire tant de mal à tant de gens. Vient ensuite « Le cheval et la mort », deux hommes racontant une histoire chacun, tout en symboliques. La première concerne un cheval [SPOILER] que l’un des hommes fait entrer dans un hôtel pour se moquer du concierge [FIN DU SPOILER], la seconde concerne Hitler, qui prend le visage de la mort, avant même que la population soit au courant des horreurs réalisées sous ses ordres. Egalement « L’impuissance », qui met en avant un homme qui ne supporte pas l’injustice, au point qu’il fasse des choses inconsidérées pour montrer son opposition. Mais bien sûr, cela ne change rien, sa résistance est inutile : le personnage est rattrapé par son impuissance face à la bêtise humaine, et aux horreurs que les hommes sont capables de commettre. Puis « L’imprimerie de Verdun », concernant encore une fois la Résistance, mais ici, plutôt du côté de ceux qui y viennent peu à peu, ceux qui étaient convaincus que la France ne pouvait pas tomber parce qu’elle était grande, surtout représentée par le maréchal Pétain. Le lecteur suit la désillusion au fil des pages, mais aussi l’évolution du personnage, qui comprend l’ampleur de ce qui arrive, mais trop tard. Enfin, vient « La marche à l’étoile », un titre obscur, expliqué dès le début, puis qui prend un sens supplémentaire vers la fin de la nouvelle. Ici, le lecteur rencontre Thomas Muritz, fasciné par la France, qui tente d’être digne d’elle, qui l’idéalise énormément, et ne se rend pas compte de l’impact de la guerre sur elle ; pour lui, elle est intouchable. Sa vision du pays est belle, son amour, et même sa passion, pour lui fait chaud au cœur, mais mal en même temps. Il est complètement aveuglé et ne peut pas comprendre que la France collabore, qu’elle participe à la guerre, qu’elle n’en est pas la victime, mais la complice. La fin est déchirante. Cette nouvelle clôt le recueil sur une note dure, mais forte, qui caractérise bien l’ensemble de l’œuvre.

 

Donc, un très bon recueil de nouvelles, touchant, dur et fort, qui nous plonge au coeur de la guerre, des camps, et de la conscience des personnes qui vivaient à cette époque.

Un coeur simple de Gustave Flaubert

Posté : 13 juillet, 2016 @ 4:48 dans Avis littéraires | Pas de commentaires »

Genre : Un coeur simple Nouvelle, Classique

Editeur : Le Livre de Poche

Année de sortie : 2010

Nombre de pages : 95

Synopsis : L’Histoire d’un cœur simple est tout bonnement le récit d’une vie obscure, celle d’une pauvre fille de campagne, dévote mais mystique, dévouée sans exaltation et tendre comme du pain frais. Elle aime successivement un homme, les enfants de sa maîtresse, un neveu, un vieillard qu’elle soigne, puis son perroquet ; quand le perroquet est mort, elle le fait empailler et, en mourant à son tour, elle confond le perroquet avec le Saint-Esprit. Cela n’est nullement ironique comme vous le supposez, mais au contraire très sérieux et très triste. Gustave Flaubert.

 

Avis : Ce livre m’a été prêté il y a un petit moment, et vu l’épaisseur du livre (haha), je me suis dit qu’il était temps de le lire !

Flaubert nous offre ici un portrait de femme à travers une histoire très courte dans laquelle il est pourtant possible de s’attacher à Félicité. Elle m’a parfois donné mal au cœur tant elle est bienveillante, et tant certains passages sont beaux et chargés d’espoir. Sa vie se lit si vite ; cela contraste avec l’histoire d’autres personnages qui se racontent dans des livres énormes, comme Anna Karénine. Cela confirme la simplicité de cette vie. L’écriture est excellente, elle sied bien à la nouvelle. Il n’y a aucune comparaison avec des livres qu’on pourrait lire juste pour se détendre. La religion tient une place importante, mais Félicité ne la comprend pas vraiment ; elle semble juste impressionnée par quelque chose de plus grand qu’elle, de plus puissant, qui dirige sa vie. Elle a besoin de toujours donner de l’amour, et celui-ci se reporte sur plusieurs personnes successivement ; il lui faut s’occuper de quelqu’un plus que d’elle-même : elle pourrait être l’altruisme incarné.

Félicité est donc « l’héroïne » : c’est une femme simple, au grand cœur, illettrée, parfois bête, naïve dans tous les cas, et exploitée par certains. Elle ne se rend pas compte de la réalité de la vie, du fait que certaines personnes ne sont pas toujours bonnes, qu’elles ne viennent pas pour la voir, mais pour profiter de sa bonté. Elle voit le bien en tous, même quand ce n’est pas du tout ce que ces personnes montrent. Mme Aubain est très froide, mais l’on se rend compte vite que ce n’est qu’une apparence. Elle a un cœur, elle souffre elle aussi, elle aime, mais veut garder le contrôle et le pouvoir qu’elle exerce sur sa domestique et ses enfants. Elle veut garder la distance sociale nécessaire entre elle et Félicité. Elle connaît finalement son lot de tristesse, peut-être moindre que celui du personnage principal. Virginie est une sorte d’ange, sacralisé par la suite. Fille de Mme Aubain, Félicité l’aime tendrement, la couve peut-être, mais sent un gouffre se creuser quand la jeune fille s’éloigne, grandit puis revient. Elle doit reporter son amour ailleurs. Paul est l’enfant prodigue par excellence (petit clin d’œil au passage à Bernardin de Saint-Pierre !). D’autres personnages apparaissent, plus ou moins importants, comme le neveu de Félicité, qu’elle aime comme son enfant, ou un vieillard, qu’elle secoure. Egalement un perroquet, qui n’est pas celui de l’héroïne au début de la nouvelle, mais qui finit par devenir très important pour elle, si bien qu’elle finit par l’assimiler au Saint Esprit.

La fin est évidente. L’assimilation du perroquet et du Saint Esprit peut refléter la simplicité d’esprit de Félicité, ou sa capacité à associer des choses concrètes à des choses abstraites, afin de se représenter quelque chose qui ne peut normalement pas l’être. Le perroquet remplace la colombe, et l’héroïne a une explication à ce remplacement !

 

Donc, une bonne nouvelle, une belle parenthèse littéraire avant de se lancer dans un petit monument !

The Elephant Vanishes de Haruki Murakami

Posté : 13 juillet, 2016 @ 11:13 dans Avis littéraires | Pas de commentaires »

Genre : Nouvelle, ContemporaineThe Elephant Vanishes

Editeur : Vintage

Année de sortie : 2003

Nombre de pages : 327

Titre en français : L’éléphant s’évapore

Synopsis : When a man’s favorite elephant vanishes, the balance of his whole life is subtly upset ; a couple’s midnight hunger pangs drive them to hold up a McDonald’s ; a woman finds she is irresistible to a small green monster that Burrows through her front garden ; a insomniac wife wakes up to a twilight world of semi-consciousness in which anything seems possible – even death. In every one of the stories that make up The Elephant Vanishes, Murakami makes a determined assault on the normal. He has a deadpan genius for dislocating realities to uncover the surreal in the everyday, the extraordinary in the ordinary.  

 

Avis : En décembre, j’ai lu Blind Willow, Sleeping Woman, et j’ai trouvé ce recueil assez poétique, ce qui m’a donné envie d’en découvrir d’autres du même auteur. 

Ce titre, en français, L’éléphant s’évapore, me semblait assez poétique, et je me disais qu’il serait sans doute dans la continuité de celui qui m’avait plu. Et pourtant, je suis loin d’être aussi séduite par ces nouvelles que par les premières que j’ai lues ! D’abord, je n’ai pas su retrouver la poésie étrange du premier recueil lu. Ici, elle m’a semblé plus diluée, plus cachée derrière la façade de l’histoire. Aussi, l’étrangeté ne me dérange absolument pas, parfois même, j’aime beaucoup ; mais ici, j’ai été si agacée par certains aspects des histoires que je l’ai parfois trouvé absurde. Ce qui m’a le plus dérangé, ce sont les multiples allusions sexuelles et « remarques » misogynes qui parsèment le texte. Quand un homme voit une femme, il ne pense souvent qu’à coucher avec elle ; une femme est stupide, ou ne voit que la surface de la vie, sans comprendre sa profondeur ; si on dérange quelque chose dans le quotidien d’une femme, elle devient hystérique ; la sœur d’un personnage devient un peu sa femme de ménage pendant que lui reste tranquillement installé sur le canapé. Avec ces éléments, j’ai eu du mal à vraiment apprécier les nouvelles que je lisais. En prenant du recul, toutes cachent quelque chose de plus profond que leur simple histoire, c’est ce qui fait leur qualité. L’écriture est bonne, agréable à lire, mais j’y ai trouvé de nombreuses répétitions ; je ne sais pas si c’est dû à la traduction, ou si elles sont également présentes en japonais. J’ai aimé l’ambiance du livre, dans lequel on se sent bien : on assiste au quotidien des personnages, ce qui nous fait entrer dans leur vie : la nourriture y tient toujours une place prépondérante ! Petite remarque à propos de la couverture : je la trouve très belle, comme pratiquement toutes celles des éditions Vintage pour l’œuvre de Murakami.

« The Wind-up Bird and Tuesday’s Women » est la première nouvelle du recueil. Le personnage principal est un homme qui va vivre un mardi très particulier, durant lequel les femmes vont se comporter de manière étrange. Cette histoire ouvre bien le recueil, n’est pas misogyne, et l’impression d’étrangeté qu’elle laisse est agréable. Et le « Wind-Up Bird » m’a fait penser au roman de l’auteur qui porte aussi ce nom, et que j’aimerais lire ! Vient ensuite « The Second Bakery Attack«  : c’est dingue parfois comme lire une histoire à propos de nourriture donne faim ! Ici, un homme se confie à sa femme, ce qui les mène tous deux à faire quelque chose d’étrange (je pense que ce mot va revenir souvent !). Ce n’était pas la meilleure des nouvelles, mais elle était tout de même agréable à lire. « The Kangaroo Communiqué » aussi est une bonne histoire. Un homme écrit à une femme qu’il ne connaît pas, et donne un nom à sa lettre  (ou plutôt, à sa cassette) ; dans celle-ci, il parle de sa relation « professionnelle » avec cette femme, tout en évoquant les kangourous du zoo local qu’il aime aller voir. J’ai trouvé ici une réflexion sur la difficulté à communiquer, sur le fait que les mêmes mots n’aient pas le même sens pour tout le monde. Une de mes nouvelles préférées avec « On Seeing the 100% Perfect Girl One Beautiful April Morning ». L’histoire est belle, poétique même ; la seule chose qui m’a gêné, ce sont les répétitions de « 100% Perfect Girl » tout le long de la nouvelle. Sinon, ce que s’invente le narrateur est joliment triste, un paradis de perfection perdu. « Sleep » est sans doute la plus longue nouvelle du recueil. Je l’ai apprécié : elle traite d’une femme qui se rend compte que sa vie ne va nulle part quand elle cesse de dormir. Y est évoqué Anna Karénine, le meilleur roman de la Terre, donc ce ne pouvait être qu’une bonne nouvelle ! (je plaisante !) Le sens de la vie est mis en question : la narratrice se rend compte qu’elle ne fait rien, ou que ce qu’elle fait n’a pas vraiment d’importance, ou qu’elle le fait mal. Le temps qu’elle gagne en cessant de dormir lui permet de donner une nouvelle direction à sa vie, de faire des choses qu’elle ne faisait plus, ou plus correctement. Cette nouvelle était donc agréable, même si un peu longue. Suit « The Fall of the Roman Empire, the 1881 Indian Uprising, Hitler’s Invasion of Poland, and the Realm of Raging Winds ». L’histoire du narrateur est ici comparée à l’Histoire, ce qui est une idée intéressante. On passe d’époque en époque à cause d’un coup de vent soudain qui surprend le narrateur, et qui fait ressurgir des souvenirs. Cette nouvelle est très courte. « Lederhosen » est étrange dans le sens où ce qui se passe dans la tête de la mère est assez incompréhensible et inexplicable. L’amie de la femme du narrateur raconte à ce dernier l’histoire de ses parents, alors qu’ils ne sont pas plus proches que ça. L’homme ne comprend pas la raison de cette confession, mais écoute tout de même en tentant de comprendre. La mère est partie en Allemagne sans son mari, qui lui a demandé de lui ramener un lederhosen (ce que c’est est expliqué dans la nouvelle !). J’ai plutôt aimé cette nouvelle. « Barn Burning », quant à elle, raconte l’histoire d’un narrateur qui trompe sa femme, et qui rencontre le nouveau petit ami de sa maîtresse – on voit déjà une merveilleuse situation ! La jeune femme semble coucher avec des hommes pour obtenir de l’argent, pour qu’ils lui paient des repas ou des cadeaux. La question de brûler des granges m’a semblé cacher autre chose ; le personnage de Noboru Watanabe est mystérieux, peut-être un peu sombre, potentiellement dangereux. En parlant de ce nom, il apparaît aussi dans la première nouvelle, ainsi que dans « The Dancing Dwarf », ce qui unit étrangement les nouvelles, tout comme l’âge de certains personnages dans différentes histoires ; le lecteur peut avoir l’impression de lire différentes époques de la vie du même narrateur ou de la même narratrice.

La suivante s’appelle « The Little Green Monster », une nouvelle cruelle qui m’a un peu fait penser à l’univers de Tim Burton – je n’ai donc pu qu’aimer cette histoire. J’ai eu mal au cœur pour le monstre vert, quand la femme, elle, est effroyable de méchanceté. Le texte est court ; il n’en est que plus frappant. « Family Affair » montre les premiers signes de misogynie : une sœur vit avec son frère, lui présente son fiancé, et commence à changer de comportement. Elle devient un peu une fée du logis, et son frère en profite, tout en n’acceptant pas le nouveau venu. Le narrateur est assez agaçant, et le fiancé s’appelle, encore une fois, Noboru Watanabe ! Le premier prend peu à peu conscience qu’il est étroit d’esprit, et la fin semble présager une remise en question. « A Window » raconte l’histoire d’un jeune homme correspondant de plusieurs femmes, qui écrit une lettre à une des femmes en lui parlant d’un steak hamburger. Evidemment, à la fin, il se demande s’il aurait dû coucher avec elle … C’est une jolie nouvelle, traitant de la solitude et du besoin de parler à quelqu’un. « TV People » est l’histoire que j’ai le moins aimé, même si j’y ai trouvé une réflexion particulière. Ici, le narrateur appelle son épouse « la femme », au lieu de « ma femme » tout le long, ce qui m’a dérangé. Il mentionne aussi son côté hystérique quand il déplace quelque chose, et la trouve superficielle avec ses magazines quand lui lit des livres. Très énervant. Un jour, des « êtres » entrent dans sa maison et installe une télévision. J’y ai vu l’invasion de la technologie et des médias dans les foyers, sans que les hommes se rendent vraiment compte du problème. Cette télévision dérange le narrateur, et il ne comprend pas pourquoi sa femme ne réagit pas. Il ne peut parler de cela à personne ; s’il tente, les autres le fuient. Vient ensuite « A Slow Boat to China », une jolie histoire à propos du narrateur et des Chinois qu’il a rencontré dans sa vie. La seconde rencontre est belle, et je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir mal au cœur en voyant comment elle se termine. La fin devient presque lyrique, et le lecteur peut sentir une sorte de désespoir au vu de la distance entre lui et la Chine. Suit « The Dancing Dwarf » : j’ai tout de suite pensé à A Song of Ice and Fire en lisant la scène du nain devant le roi !! Tout ce que Tyrion n’aurait jamais fait face à Joffrey ! Ce nain, contrairement à Tyrion, est maléfique, même s’il ne le paraît pas tout de suite. Une partie de la nouvelle m’a donné envie de vomir, trop de détails … Mais j’ai aimé cette nouvelle ! « The Last Lawn of the Afternoon », encore une fois une nouvelle étrange. Un jeune homme tond des pelouses pour se faire un peu d’argent pendant l’été ; il finit par décider d’abandonner ce travail, et doit donc aller tondre sa dernière pelouse. Il arrive chez une femme seule, qui semble vivre avec quelqu’un. Elle est froide, bizarre, permet au garçon d’entrer dans sa maison, jusque dans la chambre de sa fille absente (?). Cette rencontre change un peu la vie du jeune homme, au vu de la fin. Avant-dernière nouvelle : « The Silence », aussi une de mes préférées. Elle traite de l’apparence, des gens qui se permettent de juger sans savoir, sans demander d’explications, de la difficulté de vivre avec le mépris et la bêtise des autres, mais aussi de la réalisation qu’en fait, ce sont eux qui doivent être malheureux au lieu de celui qui est jugé. Ce sont eux qui règlent leur vie sur celle de ceux qu’ils harcèlent, ou qu’ils méprisent, alors que ces derniers se fichent éperdument d’eux. Une excellente nouvelle qui fait réfléchir !! The last one : « The Elephant Vanishes », la nouvelle qui donne son nom au recueil. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, il n’y avait qu’un seul éléphant, donc difficile de savoir si c’est le préféré du narrateur ou pas ! Ce qui est sûr, c’est que sa disparition mystérieuse change la vie de l’homme, qui ne retrouve pas l’équilibre normal des choses. L’étrange de cette nouvelle était agréable.

 

Donc, ce recueil de nouvelles est bon, mais inégal, et certains aspects de quelques nouvelles sont agaçants, comme la façon de voir et/ou de traiter les femmes. Moins de poésie ici, mais quelques excellentes nouvelles qui se détachent du lot.

Vies Minuscules de Pierre Michon

Posté : 11 décembre, 2015 @ 10:09 dans Avis littéraires | 2 commentaires »

Vies Minuscules Genre : Nouvelle

Editeur : Folio

Année de sortie : 2004

Nombre de pages : 249

Synopsis : « Il a caressé des petits serpents très doux ; il parlait toujours. Le mégot brûlait son doigt ; il a pris sa dernière bouffée. Le premier soleil l’a frappé, il a chancelé, s’est retenu à des robes fauves, des poignées de menthe ; il s’est souvenu de chairs de femmes, de regards d’enfants, du délire des innocents : tout cela parlait dans le chant des oiseaux ; il est tombé à genoux dans la bouleversante signifiance du Verbe universel. Il a relevé la tête, a remercié Quelqu’un, tout a pris sens, il est retombé mort.

 

Avis :  J’avais un petit a priori sur ce livre, qui m’a été prêté. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, et la couverture, assez austère, ne me donnait pas vraiment envie.

J’ai été assez surprise d’apprécier ce livre. Tout d’abord, l’écriture est assez dense, et il est facile de se perdre entre le début et la fin des phrases tellement elles sont longues : j’avais un peu l’impression de retrouver Proust, mais avec un style d’écriture assez différent. L’auteur joue beaucoup avec la syntaxe de la phrase, il réalise des inversions entre le sujet et le complément par exemple, ce qui est assez surprenant dans le cours normal de la lecture : il m’a souvent fallu reprendre la phrase pour la comprendre. Parfois aussi, il joue avec les mots, qui peuvent correspondre à plusieurs autres dans la phrase. Le vocabulaire est également riche et complexe : je ne connaissais pas certains mots, ce qui ne gêne pas vraiment la lecture, mais qui est assez surprenant. Enfin, l’écriture est parfois poétique, et touche la corde sensible du lecteur.

Concernant l’histoire, l’auteur nous livre ici des nouvelles qui correspondent aux vies de différents personnages. J’ai été surprise de constater un lien entre toutes ces vies, que je pensais sans rapport. Il m’a semblé que le narrateur changeait d’histoire en histoire, puisque, dans la « Vie d’André Dufourneau », nous avons affaire à une narratrice, alors que dans toutes les autres, le narrateur est un garçon ou un homme. J’ai remarqué un paradoxe dans toutes ces vies minuscules : le personnage / narrateur ne peut écrire, et raconte avec douleur la difficulté de trouver les mots, de toucher la Grâce du Verbe ; et pourtant, nous avons sous les yeux la preuve que cette difficulté a été dépassée. C’est aussi une incohérence totale par rapport au milieu duquel viennent les personnages : ils sont paysans, et utilisent des mots savants, ou des tournures de phrases alambiquées. J’ai ainsi trouvé que l’écriture ne coïncidait pas du tout avec ce qui était raconté, ce que je trouve un peu dommage peut-être : ç’aurait été plus naturel de faire  »parler » les personnages comme il devait le faire normalement. La présence de l’auteur est perceptible derrière les narrateurs à travers cette écriture.  

Les vies que nous racontent les narrateurs vont toujours de la rencontre entre eux et le personnage dont il parle, jusqu’à la mort de ce dernier. Ainsi, le lecteur s’attend à une fresque complète, une vraie vie condensée dans un petit récit. Les liens sont différents selon les nouvelles : certains sont parents, d’autres juste amis, ou même simples connaissances. L’auteur m’a semblé encore perceptible parfois derrière ses personnages : la narration est parfois à la limite de l’omniscience et se rattrape avec un « peut-être », « ou », « semble-t-il ». Les vies racontées sont souvent touchantes : la misère qui accable certains personnages les maintient entre ses griffes, ou les pousse à partir pour un horizon incertain, et souvent pour ne jamais revenir. D’autres connaissent la difficulté de créer, d’écrire, d’aimer, et de vivre, et finissent par dériver, par se débaucher. D’autres encore semblent promis à de beaux avenirs, réduits en cendres par le temps, ou leur incapacité à profiter de leurs talents ; ces deux remarques valent à la fois pour les narrateurs et les personnages dont ils racontent l’histoire.

Huit personnages se voient offrir leur vie à la lecture ici : André Dufourneau, homme absent érigé en mythe, et que la narratrice ne connaît qu’à travers les dires d’Elise – personnage qui apparaît dans la majorité des nouvelles -, homme qui pensait réussir sa vie ailleurs, et qui mentait pour préserver les apparences d’une vie rêvée ; Antoine Peluchet, mythe lui aussi puisque le dernier héritier des Peluchet, dont le narrateur se sent très proche, tellement que ç’en devient presque surnaturel ; à travers lui, c’est sa famille entière que l’on découvre, et notamment son père, trop fier, trop dur, qui regrettera toute sa vie l’erreur qu’il a faite un jour, et qui lui fera tout perdre, sauf peut-être l’espoir, s’étiolant tout de même au fil des années ; Eugène et Clara, grands-parents aimants, et peu à peu oubliés, qui font mal au cœur, pitié, que l’on aimerait aimer mieux tout en étant impuissants ; deux personnages aux caractères opposés, mais ainsi complémentaires, un homme faible et pleurnichard, une femme forte et qui sait bien parler ; cela peut aussi nous faire réfléchir sur la façon que nous avons nous-mêmes de traiter nos grands-parents ! ; les frères Bakroot, sans doute ma nouvelle préférée dans ce recueil ; elle raconte la vie de deux frères, Roland et Rémi, qui se détestent comme jamais je n’ai vu des frères se détester ; c’est en réalité, leur façon de s’aimer, et de se faire remarquer l’un de l’autre ; ils sont en conflit permanent, et sont l’opposé l’un de l’autre : le premier est très intellectuel, se perd dans les livres et est ami avec un de ses professeurs qui lui prêtent des livres et avec qui il a de longues conversations, quand le second s’intéresse aux filles, exècre tout ce que son frère aime, lui fait les pires vacheries qui existent, peut-être sans se rendre compte parfois de la portée de ses actes ; la fin est assez émouvante ; le père Foucault, un vieillard dans un hôpital qui refuse de se faire soigner sans que personne ne comprenne pourquoi ; la raison va vraiment fait mal au cœur, et montre toute la dignité du personnage ; il n’a pas de famille et se raccroche quelques temps au narrateur et à Marianne, tout en sachant qu’il finira sa vie seul ; Georges Bandy, personnage assez surprenant dans le contraste entre la façon dont il se comportait jeune, et sa façon d’être lorsque le narrateur le retrouve ; il est abbé, mais pas tout à fait porté exclusivement sur la religion ; il est jeune, beau, motard (assez surprenant pour un religieux !) et fascine ceux qui assistent à son prêche ; le contraste avec le présent de la nouvelle fait mal au cœur : tout a changé pour lui, et sa mort est surprenante : elle semble douce, il la voit venir, elle passe très vite ; Claudette, une des trois femmes directement concernées par une nouvelle ; elle s’entiche du narrateur en le pensant travailleur et en devenir ; amoureuse, elle l’héberge ; elle semble gentille, accueillante et joyeuse ; la petite morte, qui m’a étrangement refait penser à la première nouvelle ; ici le narrateur nous parle de sa grande sœur, morte quand elle était encore un bébé, avant sa naissance ; il semble son poids dans sa vie et dans la façon qu’ont ses proches de lui parler d’elle. Le lecteur rencontre d’autres personnages au cours des nouvelles comme Elise, que j’ai beaucoup appréciée et qui semble toujours une douce présence en arrière-fond ; Félix, un peu effacé, mais tout de même présent, un homme viril comparé à Eugène ; Marianne, qui apparaît dans les dernières nouvelles, femme malmenée et qui reste par amour.

A la fin de la dernière nouvelle, l’auteur les reprend toutes dans une sorte de conclusion, ce qui remet en cause le fait que le narrateur soit différent à chaque fois.

 

En définitive, un bon recueil de nouvelles que j’ai aimé découvrir, malgré l’incohérence soulevée, et une écriture très dense.

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