Redbluemoon

I found myself in Wonderland.

Maudits de Joyce Carol Oates

Posté : 9 mars, 2017 @ 2:19 dans Avis littéraires, Coup de cœur | Pas de commentaires »

Genre : Contemporaine, Fantastique, Historique Maudits

Editeur : Philippe Rey

Année de sortie : 2014

Nombre de pages : 810

Titre originel : The Accursed

Synopsis : Jusqu’alors havre de savoir, paisible autant que réputé, Princeton est encore, en ce mois de juin 1905, une communauté anglo-saxonne riche et privilégiée sous tous les rapports. Mais ce matin-là, à l’heure même de son mariage, au pied de l’autel, Annabel Slade, fille d’une grande famille des lieux, est enlevée par un homme étrange, vaguement européen, qui, en fait, pourrait bien être le Diable en personne. Et Princeton ne sera plus jamais comme avant. L’affaire plonge non seulement les Slade dans la honte et le désespoir, mais elle révèle l’existence d’une série d’événements surnaturels qui, depuis plusieurs semaines, hantent les habitants de la ville et ses sinistres landes voisines. Habitants parmi lesquels on compote Woodrow Wilson, président de l’Université, obsédé par l’idée du pouvoir, ou encore le jeune socialiste Upton Sinclair et son ami Jack London, sans oublier le plus célèbre des écrivains/buveurs/fumeurs de l’époque, Samuel Clemens-Mark Twain, tous victimes de visions maléfiques.

La noirceur règne parmi ces personnages formidables que Josiah, le frère d’Annabel, décidé à la retrouver, va croiser au cours de cette chronique d’une puissante et curieuse malédiction : car le Diable est vraiment entré dans la petite ville et personne n’est épargné … à part le lecteur à qui est offerte avec ces Maudits une fascinante étude de l’histoire et des mœurs des Etats-Unis au début du XXe siècle.

 

Avis : Ce livre m’a été prêté par une amie ; je n’avais lu que Délicieuses pourritures de l’auteur, et Blonde m’attendait sagement sur une étagère !

Maudits commence fort avec une note de l’auteur qui nous fait comprendre seulement à la fin de celle-ci que celui qui parle n’est pas Joyce Carol Oates, mais le narrateur : nous sommes donc en présence d’une narration à la première personne et d’un récit enchâssé ! Je trouve ce procédé plutôt rare, je crois ne l’avoir rencontré que dans Les Bannis et les Proscrits de James Clemens, où l’identité du narrateur est une véritable surprise ! Ici, le lecteur sait qui est le narrateur, sans vraiment le relier à l’histoire pour l’instant – cela ne se fera qu’à la page 499 ! Et il est alors possible de douter de ce personnage, de cet homme qui se permet de parler d’une époque qu’il a vaguement connue, et surtout, en voyant de quelle façon il est impliqué ! Cela amène le lecteur à se demander quel est l’avis de celui qui se présente comme un « historien », quel est son rôle, pourquoi il entreprend de tout connaître sur la Malédiction, et surtout, comment il a accès à autant de documents personnels ! [SPOILER] J’ai ma petite idée sur la question : fils présumé d’un démon, ou même du Diable, il veut peut-être comprendre son origine, voir dans quelles circonstances est arrivée sa naissance, comprendre son contexte. [FIN DU SPOILER] Toute cette histoire fait partie de sa propre histoire familiale, puisque des membres de sa famille sont impliqués dans la Malédiction qui frappe Princeton. De plus, quand il donne des détails sur certains événements, plutôt que de dire franchement les choses, il nous laisse parfois entendre ce que cela implique, comme les nombreuses occurrences du mot « indicible », que le lecteur doit interpréter seul, sans explication, ou des morts mystérieuses dont on ne comprend pas vraiment la cause [SPOILER] comme celle d’Oriana. Est-elle montée toute seule sur le toit ? Est-ce Annabel qui l’y a entraîné ? A-t-elle été poussée du haut du toit, s’est-elle laissée tomber, a-t-elle été précipité de plus haut encore, alors qu’elle « volait » ? [FIN DU SPOILER]. Parlons plus précisément de cette Malédiction : elle est liée à la religion, puisque l’on parle d’une apparition du Diable ; elle est terrifiante, faite de morts atroces dans des circonstances mystérieuses que le narrateur parvient toujours plus ou moins à élucider, ou desquelles il nous fait comprendre l’origine. Ces morts sont parfois difficiles à lire [SPOILER] comme celle d’Adelaide Burr, qui me fait encore tressaillir quand j’écris cet article !! [FIN DU SPOILER] Cette Malédiction se rapporte plus spécifiquement à la famille Slade, et commence par les toucher « concrètement » – car la première manifestation ne tue personne, et n’est pas directement liée aux Slade. Elle est aussi faite d’apparitions de fantômes, et d’un royaume diabolique, un monde effroyable qui se veut un peu une métaphore de la société présentée par l’auteur. Petite remarque sur l’écriture : elle est bonne, même traduite, mais il y a de nombreuses fautes dans l’édition !! J’ai aussi aimé l’humour parfois de certaines remarques, humour auquel je ne m’attendais pas dans ce genre de livres !

En effet, la société de l’époque est mise en lumière dans ce livre : l’auteur nous montre la façon dont les femmes et les personnes de couleur, ou de confession religieuse autre que le protestantisme, sont traités à Princeton. De nombreux personnages masculins dont la « voix » se trouve dans le livre sont d’une misogynie qui indigne le lecteur, parlant des droits de la femme comme des aberrations : Woodrow Wilson évoque le fait que des femmes puissent faire de la politique comme quelque chose d’impensable ; Horace Burr traite sa femme comme une invalide incapable de penser, il l’entoure d’ouate, la met dans un cocon protecteur où seul lui peut entrer ; Dabney Bayard se moque d’Annabel quand elle emploie le verbe « penser » parce que, pour lui, les femmes ne pensent pas. Quant au racisme, il est présent partout : dans les domestiques noirs, traités comme des meubles, dans la première scène à Camden, choquante à lire, dans la façon de traiter les Juifs, qui doivent vivre en dehors du campus. Le métissage est vu comme une horreur, et le discours de Jack London chez MacDougal est aberrant : évocation de la supériorité et de la pureté de la race blanche dans la bouche d’un soi-disant socialiste. Et, quand on lit ce livre en 2017, on se dit que ces propos sont encore tenus par certains, que la place des femmes n’est pas encore bien assise, ni celle des personnes de couleur. Quelle tristesse de voir que cette critique est donc toujours d’actualité !! Une autre réflexion se fait sur la religion, mais ici, je vais vous spoiler : [SPOILER] Dieu n’est pas bienveillant, mais un dieu de colère, Dieu et le Diable ne font qu’un, et ses anges de colère sont des démons. Une belle critique de la religion devant laquelle le lecteur est forcé de se remettre en question. [FIN DU SPOILER]

Sur le plan littéraire, Stephen King, dans son commentaire de Maudits, parle du « meilleur roman gothique postmoderne ». Il a tout à fait raison !! J’ai retrouvé de nombreux éléments du gothique dans ce roman : d’abord, cette narration ambiguë, de laquelle le lecteur doute parfois, parce que le narrateur est impliqué, mais ne dit pas à quel point, et ne donne pas son opinion directe sur ce dont il parle ; le fait que la narration, bien que portée par le narrateur, se fasse à plusieurs voix, avec des extraits de journaux, des lettres, des discours ; ce premier démon, qui m’a beaucoup fait penser à M. Hyde par son aspect physique, et par l’impossibilité pour Josiah, qui enquête sur lui, d’obtenir la même description par tous ceux qu’il interroge ; les décors, manoirs, châteaux, forêts, marais, et surtout, ce passage dans une forêt d’arbres morts, dans laquelle Annabel, Wilhelmina et Todd font une rencontre inquiétante ; la reprise de la scène de l’enlèvement et de l’image de la femme dans ces romans, qui montre, normalement, des femmes en détresse, soumises, qui se laissent attraper par leur poursuivant, un dominateur qui leur fera du mal sans qu’elles puissent réagir ; [SPOILER] ici, l’image est reprise pour être détournée : Annabel s’enfuit, Wilhelmina ne se laisse pas coller l’étiquette de séductrice dans le dos, Adelaide tente de prendre un peu de liberté. Même s’il est vrai que les autres femmes se laissent séduire, notamment par le comte, elles agissent tout de même : je suis persuadée que Lenora et Amanda ont assassiné leur mari ! [FIN DU SPOILER] ; reprise aussi de l’image de l’homme séducteur qui se révèle être un monstre brutal et sans cœur : mais cette image colle plus aux hommes de Princeton qu’aux démons qui l’envahissent. En effet, [SPOILER] l’origine de la Malédiction est un meurtre commis par un homme sur une femme, et la plupart des hommes de Princeton tente ou parvient à tuer sa propre femme. Le monstre s’empare bien des hommes, mais peut-être simplement pour révéler ce qu’ils sont vraiment, et qu’ils cachent habilement [FIN DU SPOILER] ; la confession, à la fin, qui m’a fait penser à Dr. Jekyll and Mr. Hyde ; les démons, monstres, et la mention du vampire !

Il n’y a pas vraiment de personnages principaux, tous ceux qui se trouvent dans le livre ont leur rôle à jouer et apparaissent au premier plan à un moment donné. Les seuls qui reviennent sans cesse, et dont le nom est commun à tous les autres protagonistes, sont les membres de la famille Slade. D’abord, Annabel, le premier jouet du démon. Elle représente la femme qui voudrait une liberté qu’elle ne peut pas acquérir, que sa famille – et encore moins son futur mari ! - ne veut pas lui accorder. Naïve, elle rêve d’un homme qui l’aimerait vraiment et lui permettrait de faire ce qu’elle désire. Quand elle rencontre Axson Mayte, elle pense avoir découvert un gentleman. Par la suite, avec ce qui lui arrive, le lecteur – et les autres personnages – comprenne qu’Annabel est une jeune femme intelligente qui a été retenue dans le carcan de sa famille, ce qui l’a poussé à fuir avec un homme qu’elle ne connaît pas. Ingénieuse, elle fait preuve de courage. Son frère, Josiah, découvre, quant à lui, la société avec un éclairage totalement différent de celui que sa famille y jette. Il voit le racisme, la misogynie, la misère, l’exploitation, et il ne comprend pas que les grandes familles de Princeton puissent laisser faire ça sans réagir. Entêté, il tente de convaincre ses parents, son grand-père. Il tente aussi de retrouver sa sœur, certain qu’elle a été enlevée. Il a un sens de l’honneur accru, mais se voit tourmenté par des voix démoniaques qu’il tente de rejeter. Quant à Todd, son cousin, c’est un enfant étrange, apparemment conscient de forces surnaturelles, ou, en tout cas, sujet d’événements étranges, que lui-même n’explique pas. Personnage ambivalent, il est à la fois turbulent et grave, car plus proche d’un monde que les autres ne veulent pas voir. Sa petite sœur Oriana est plus effacée, mais elle aussi plus sensible à des forces surnaturelles. Les adultes, quant à eux, sont imperméables à ce que racontent les enfants, en raison, sans aucun doute, de leurs peurs et de leurs préjugés. Copplestone est imbuvable, Lenora, effrayée et – apparemment – faible, Henrietta, peu présente dans le livre, Augustus également : il est seulement présent dans des scènes l’opposant à son fils. Finalement, Winslow, grand-père, deux fois veuf, un homme respectable, que tout le monde aime, religieux, à la limite de la dévotion. [SPOILER] Quelle surprise de comprendre que tout vient de lui, et de voir en lui, non pas un homme honorable, mais un disciple du Dieu/Diable ! [FIN DU SPOILER] D’autres personnages apparaissent, sur lesquels je vais tenter de passer plus rapidement : Adelaide Burr, un personnage que j’ai apprécié, étrangement, une femme invalide, incapable de faire quoi que ce soit, qui m’a touchée, qui tente de se cultiver dans un domaine occulte, qui tente de prendre part à la vie mondaine, à la vie tout court, enfermé dans une maison d’où elle ne peut sortir, et les nouvelles du monde ne lui parviennent que déformées ; Horace Burr, personnage ambivalent, que l’on cerne facilement : [SPOILER] frustré par des années d’abstinence – mais était-il vraiment abstinent ? – le démon qui s’empare de lui le rend lubrique, lui qui se retenait devant sa femme – ou qui était sincèrement tendre, le lecteur ne peut pas savoir [FIN DU SPOILER] ; Wilhelmina Burr, personnage que j’ai apprécié pour son côté libre, son mépris (relatif) des convenances ; les FitzRandolph, Amanda et Edgerstoune, le second très effacé, la première présente car touchée par la Malédiction ; les Van Dyck, Pearce et Johanna, le premier certain d’être le seul à pouvoir rompre la Malédiction, un philosophe déchu, et la seconde, elle aussi victime de la Malédiction ; Dabney Bayard, détestable ; Woodrow Wilson, clairement tourné en ridicule à plusieurs reprises, qui montre la politique sous un jour détestable, tout comme avec Jack London, et ses fausses convictions socialistes. J’étais dégoûtée en lisant son discours face à la foule, puis celui qu’il fait en privé, tout à fait différent. Enfin, Upton Sinclair, présenté comme un homme déterminé, résolu, au risque de perdre sa famille.  

La fin livre enfin la vérité sur les origines de la Malédiction !! Et c’est là que demeure toute la réflexion sur la religion : il faudrait alors relire pour comprendre tous les indices !

 

Donc, un livre puissant, excellent par tous ses aspects, qui fait frissonner et rire, réfléchir aussi, tout en réécrivant le roman gothique !! Coup de cœur !!

Les miscellanées de Giles Milton

Posté : 21 février, 2017 @ 2:34 dans Avis littéraires, Coup de cœur | 2 commentaires »

Les miscellanées Genre : Historique

Editeur : Libretto

Année de sortie : 2016

Nombre de pages : 152

Titre originel : Fascinating Footnotes on History

Synopsis : Saviez-vous qu’Hitler prit de la cocaïne ? Qu’un homme s’introduisit à Buckingham Palace jusque dans la chambre de la reine sans être inquiété ? Qu’Agatha Christie prit la poudre d’escampette pendant onze jours sans laisser aucune explication ? Giles Milton, maître incontesté de la narration historique, détaille ici dans une prose teintée d’humour anglais quelques-unes de bizarreries de l’Histoire, qui se lisent comme des fictions, mais sont à cent pour cent réelles.

On y apprend aussi comment un garçon de cabine survécut au feu qui ravagea le zeppelin Hindenburg en 1937, qui était la vraie Mata Hari ou bien encore comment on vola la Joconde sans encombre.

 

Avis : Avant d’offrir ce livre à une amie, je me suis dit que j’allais le feuilleter !

Je voulais donc simplement le feuilleter : absorbée par la lecture, je l’ai dévoré ! Très rapide et facile à lire, les anecdotes / énigmes font maximum quatre pages, et sont assez diversifiées, même si plusieurs d’entre elles se situent à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Le lecteur apprend énormément de choses, parfois sur des événements dont il n’avait pas même connaissance, comme la montée de l’Everest par George Mallory, ou la découverte du sexe du chevalier d’Eon. D’autres « histoires » sont connues, comme la traque d’Eichmann par le Mossad, ou le vol AF8969 à destination de Paris. A la lecture de plusieurs, le lecteur frissonne, comme d’autres ont frissonné au moment des événements. Parfois, il est surpris, comme par l’absence d’Agatha Christie, l’irruption de quelqu’un dans la chambre de la reine, ou le vol de La Joconde, passé inaperçu pendant une journée entière ; parfois indigné, horrifié, comme par les multiples expériences sur des animaux et des hommes, par l’esclavage mentionné dans « l’article » sur Jefferson, par l’exposition d’Ota Benga dans un zoo, par le meurtre d’un enfant, par les pratiques des nazis et leurs horreurs ; parfois, enfin, heureux de constater qu’il existe tout de même des gens bien, ou des gens qui survivent à des situations improbables, comme Irena Sendler, Ada Blackjack, Florenz Szasz. Je suis passée par de nombreuses émotions à la lecture de ce livre, ce qui peut paraître étrange puisque ce n’est pas de la fiction : mais lire l’existence de vagues scélératesses, ou la mort très étrange d’Alfred Loewenstein (tellement bizarre qu’elle en est à la fois drôle et effrayante !), cela fait quelque chose ! Toutes ces histoires sont des miscellanées que l’on peut juger inutiles, mais qui restent savoureuses parce qu’elles nous permettent d’entrer dans l’envers du décor, dans la petite Histoire, ou de résoudre (ou pas !) des énigmes incompréhensibles. Quant à l’écriture, on sent que l’auteur d’origine écrit bien, qu’il prend parti et s’immisce dans son texte à de nombreuses reprises, ce que j’ai apprécié la plupart du temps ; juste quelques impressions bizarres, mais très rares pour une traduction !

 

Donc, un livre qui m’a régalé, vraiment le genre que j’adore, j’ai appris beaucoup de choses !

The French Lieutenant’s Woman de John Fowles

Posté : 8 février, 2017 @ 4:23 dans Avis littéraires | Pas de commentaires »

Genre : Historique, Classique The French Lieutenant's Woman

Editeur : Pan Books

Année de sortie : 1987

Nombre de pages : 399

Titre en français : Sarah et le lieutenant français

Synopsis : ‘Anyone who enjoys 19th century fiction will be engaged by this novel, a kind of love story set in 1867, written in the style of an uncensored and emancipated Thackeray … Fowles has found a way, in this tour de force, to emulate the great Victorians, to supplement them without patronage’ TIMES LITERARY SUPPLEMENT

‘A brilliant success … it is a passionate piece of writing ass well as an immaculate example of storytelling’ FINANCIAL TIMES

‘A remarkable performance … as gripping as The Collector and The MagusOBSERVER

‘A masterly novel … a deeply thought, meticulously researched story of what it is like to defy the social tyrannies of the 1860s’ DAILY MAIL

‘A remarkable novel … very readable and entertaining, well written and well planned’ LONDON STANDARD

‘Compulsively readable … One doubts if this recreation of life in Victorian England could have been presented in a more dramatic or effective way’ IRISH TIMES

‘A splendid, lucid, profoundly satisfying work of art, a book which I want almost immediately to read again’ NEW STATESMAN

 

Avis : J’ai suivi le conseil d’une amie pour ce livre !

Comme vous le voyez plus haut, le synopsis de cette édition n’est pas un synopsis, mais les éloges reçus par le livre dans la presse. Résultat : je ne savais que ce que mon amie m’avait dit, que c’était une réécriture d’un roman d’amour à l’époque victorienne. Je n’ai pas lu de résumé sur Internet, et ai préféré entrer dans l’œuvre directement. Sauf que je m’attendais à lire l’histoire de cette femme et du lieutenant français, et pas la vie de Sarah après sa rencontre avec cet homme. J’ai donc été un peu déçue quand j’ai constaté mon erreur ; de plus, la mise en place est un peu longue. J’avais envie d’une lecture plus  »dynamique ». En fait, je n’ai pas aimé l’intrigue en général : une histoire d’amour autour d’une femme marginale, étrange, que l’on n’arrive pas à cerner, à comprendre. Ce que j’ai vraiment aimé, en revanche, c’est l’écriture de l’auteur ! Agréable à lire, mais surtout un peu comme celle de Dickens dans le style : un peu ironique, un peu d’humour par-ci par-là, un jeu de l’auteur qui entre dans son livre, qui se met même en scène ! J’ai aussi aimé les réflexions que l’écrivain soulève : la comparaison entre l’époque victorienne et la nôtre, ce qui nous permet d’en apprendre beaucoup sur la première, et de voir la seconde de façon différente, la question de la femme, de la sexualité, du mariage, les digressions sur la fiction en elle-même, la vie des personnages, si l’écrivain les contrôle ou pas, s’il peut faire ce qu’il veut de l’histoire ou si celle-ci émerge et il doit la retranscrire telle qu’elle apparaît. L’auteur tente aussi de comprendre ses propres personnages, d’expliquer leurs pensées, leurs manières d’être. J’ai préféré ces passages à l’histoire principale, qui m’a semblé un peu fade au début, pour se pimenter au milieu et à la fin, sans devenir exceptionnelle.

Concernant les personnages, j’ai un avis assez mitigé sur Sarah. Elle est l’héroïne sans qu’on entre jamais vraiment dans sa tête, contrairement à Charles, Ernestina ou Sam. Elle reste mystérieuse, on ne connaît pas vraiment ses intentions. Je l’ai d’abord trouvée sympathique, elle me faisait un peu mal au cœur, et elle était différente des héroïnes de romans victoriens habituels : apparemment libre, un peu sauvage, marginale, incomprise, timide, et en même temps prête à s’affirmer., mélancolique Puis, elle m’a agacée : ses intentions sont floues, elle semble tourner en rond, ne pas vouloir avancer, vouloir stagner dans son erreur, dans sa tristesse, comme si elle voulait qu’on la plaigne. A la fin, je ne sais toujours pas qu’elles étaient ses véritables buts, si elle est perverse ou désespérée, si elle était sincère ou manipulatrice, ce qui est assez troublant. Quant à Charles, il est l’incarnation du Victorien. Il porte le nom de deux hommes illustres de cette époque : Dickens et Darwin, auxquels l’auteur, ou le personnage lui-même, fait référence. Je n’ai pas réussi à m’attacher à lui, et c’est sans doute à cause de la période historique dans laquelle il est placé : il est misogyne, incapable de croire qu’une femme puisse être comme Sarah ; il les voit toutes comme des sortes d’objets qui restent à la maison, qui ne pensent pas à des choses sérieuses. Mais j’ai tout de même aimé la façon dont il se découvre au fil du roman : il se comprend, se rend compte de ses erreurs, de sa façon insupportable de vivre selon les conventions et non selon ce qu’il veut. A une autre époque, il aurait pu être un personnage plus agréable sans doute ! Ernestina est peut-être pour quelque chose dans sa manière de voir les femmes : éduquée selon la période, ses intérêts sont centrés sur le mariage, la maison, le titre qu’elle peut obtenir, et pas sur des considérations sérieuses, comme la science, ou autre. Elle peut paraître artificielle, mais elle est parfois attachante – agaçante aussi. Elle semble fragile, mais j’ai eu l’impression que c’était une facette. Dans tous les cas, elle aime le tragique et respecter les conventions comme il se doit, même si cela tourne au ridicule. Sam, le domestique de Charles, est lui aussi plutôt attachant : il est aux ordres de son maître, mais il veut mener sa propre vie, ce que les aristocrates ne semblent pas comprendre à l’époque. Il passe aux coups bas quand Charles a dépassé les bornes, sans s’en rendre compte. D’autres personnages se trouvent dans le livre, comme Mary, que j’ai apprécié, Aunt Tranter, l’incarnation de la bonté, Mrs. Poulteney, son inverse parfait !, Mrs. Fairley, qui convient très bien à sa maîtresse par sa mesquinerie, Dr. Grogan, qui pense avoir cerné Sarah et sème le doute à la fois dans l’esprit de Charles et dans celui du lecteur, Montague, que j’ai apprécié, même s’il apparaît tardivement.

La fin est assez confuse, parce qu’elle semble être le paroxysme du jeu de l’écrivain avec ses personnages et son lecteur. Il semble qu’il y ait deux fins – et même trois en un sens – mais la première est invalidée par l’auteur, qui explique qu’elle est trop facile. J’ai aimé cette façon de jouer avec la fiction jusqu’à la fin !

 

Donc, une bonne lecture, mais surtout pour l’écriture et les réflexions et jeux de l’auteur pendant tout le roman !

Auschwitz et après, tome 3 : Mesure de nos jours de Charlotte Delbo

Posté : 19 août, 2016 @ 5:42 dans Avis littéraires, Coup de cœur | 2 commentaires »

Genre : couv25201360Historique

Editeur : Les Editions de Minuit

Année de sortie : 2014

Nombre de pages : 210

Synopsis : Et toi, comment as-tu fait ? pourrait être le titre de ce troisième volume de Auschwitz et après. Comment as-tu fait en revenant ? Comment ont-ils fait, les rescapés des camps, pour se remettre à vivre, pour reprendre la vie dans ses plis ? C’est la question qu’on se pose, qu’on n’ose pas poser. Avec beaucoup d’autres questions. Car si l’on peut comprendre comment tant de déportés sont morts là-bas, on ne comprend pas, ni comment quelques-uns ont survécu, ni surtout comment ces survivants ont pu redevenir des vivants. Dans Mesure de nos jours, Charlotte Delbo essaie de répondre, pour elle-même et pour d’autres, hommes et femmes, à qui elle prête sa voix.

 

Avis : J’ai dû lire ce livre pour les cours (eh oui, je prépare déjà un peu la rentrée !). Le nom de l’auteure me disait quelque chose, mais pas le nom de son livre.

Je m’attendais à quelque chose de très déprimant ; c’est souvent mon a priori sur les livres traitant de la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement des déportés. Je me suis dit que cela allait être dur à lire. Et j’avais raison. L’auteure parle de son expérience du retour, mais aussi de celle d’autres personnes qui étaient avec elle ou non dans le camp. Ces témoignages sont entrecoupés de poèmes qui en reprennent certains thèmes évoqués, comme le fait d’avoir l’impression de ne pas être revenu, le fait d’avoir attendu le retour de toutes ses forces, mais de ne pas avoir pensé au-delà, de l’avoir vu comme ce qu’il fallait atteindre sans penser à après – parce qu’il ne pouvait pas y avoir d’après -, les autres et leurs questions. Les thèmes principaux sont frappants, et montrent la difficulté de vivre après Auschwitz : le doute de sa propre existence, la certitude d’être morte, l’absence, la fatigue physique et psychologique, l’inutilité de la vie quotidienne et des soucis des autres, la futilité et l’ignorance de ces autres, qui ne peuvent pas comprendre, l’incompréhension de la part de ceux qui sont revenus, la mort, très présente parce que certains ont l’impression d’être mort, d’autres la revoient dans leurs cauchemars, les conditions du retour : certains doivent encore se battre pour vivre, pour avoir un logement et de quoi se nourrir, quand d’autres ont le soutien d’un être cher, soutien sans lequel ils seraient morts. Les souvenirs d’Auschwitz se superposent au monde du retour et empêchent de reprendre le dessus. Chez toutes les personnes qui témoignent, il reste quelque chose de cassé : l’une a un « anniversaire du typhus », l’autre ne peut plus sortir de chez elle et ne supporte pas le froid. Les images évoquées font froid dans le dos, par exemple, la mort de Sylviane. L’espoir aussi fait mal : celui d’Ida qui veut retrouver sa mère, celui de Loulou qui attend le retour de quelqu’un. Pourtant, tout est dit avec une écriture que j’ai trouvée très belle, avec certaines images qui émeuvent le lecteur, avec aussi des souvenirs heureux qui font chaud au cœur, même si les personnes qui s’y trouvent ont disparu. L’auteure touche le lecteur en plein cœur, et veut bien lui faire comprendre, ou au moins, imaginer, ce qu’elle a vécu, elle et tous les autres, ceux qui sont revenus mais qui sont toujours un peu là-bas.

Ces témoignages sont puissants, les mots pèsent, ils sont lourds, on ne trouve pas les bons, mais il faut dire, et ce livre dit. L’oubli est également évoqué : certains proches disent aux rescapés d’oublier, mais l’auteure considère que c’est ce qu’il ne faut surtout pas faire. Oublier, cela voudrait dire que cela peut recommencer. Les commémorations sont jugées hypocrites, mais il faut se souvenir. Certaines personnes aimeraient oublier - même l’auteure parfois, à laquelle de petits détails heureux ont échappé, mais qui se souvient de toutes les horreurs qu’elle a vues -, mais il reste toujours quelque chose quelque part, même caché. Aussi, est évoqué le futur, et les guerres prochaines qui pourraient être pires, raison de plus pour se souvenir, raison aussi pour dire, pour que même ceux qui ne l’ont pas vécu puissent imaginer et ne pas oublier. Le lecteur ressent beaucoup d’émotions à la lecture : du désespoir, de l’horreur en lisant les squelettes, la faim, le froid, la douleur, de l’indignation quand il se rend compte que certains doivent encore lutter pour vivre, pour avoir une place, du soulagement quand certains parviennent à vivre, de la culpabilité quand il se rend compte qu’il se plaint pour peu quand d’autres ont vécu pire, de la tristesse face à la solitude et au mal-être de certains. Ce livre fait réfléchir, nous remet en question, nous ouvre les yeux sur ce que l’on a, sur ce qui est arrivé, et nous permet de nous souvenir.

 

Donc, un témoignage bouleversant, qui m’a émue. Un livre qui hante, qui fait mal, mais aussi un livre d’espoir parfois, porté par une écriture qui frappe.

Pélagie-la-Charrette d’Antonine Maillet

Posté : 13 mars, 2016 @ 8:04 dans Avis littéraires | 2 commentaires »

Pélagie-la-CharretteGenre : Historique

Editeur : Grasset

Année de sortie : 1979

Nombre de pages : 315

Synopsis : Un triste jour de 1775, les troupes du roi George s’en vinrent déloger de chez eux les Acadiens de la baie Française, abandonnés par « ceux du Vieux Pays ». Ce fut le « Grand Dérangement ». Parmi ces exilés, il y avait une certaine Pélagie Bourg dite le Blanc, qui n’avait pas oublié sa Grand’ Prée, là-haut sur la baie. Alors, après des années de misère, la voilà qui s’achète une charrette et une paire de bœufs pour y entasser les siens, Charlécoco les bessons, Madeleine sa fille, Célina la boiteuse, Catoune la sauvageonne, et le vieux Bélonie, le centenaire, mémoire de la tribu. « Pélagie-la-Charrette » devient vite le Moïse de la Déportation, la Mère-Courage du Grand Dérangement. Ils arrivent de partout, les Acadiens, ils la suivent, eux aussi s’en reviennent à la Terre Promise, et le voyage durera dix ans … De Charleston à Baltimore, de Philadelphie aux marais de Salem, malgré la guerre d’Indépendance et les Indiens, c’est la croisade des pauvres gens, avec ses dangers, ses bouffonneries, ses amours, ses surprises, tandis que, de loin en loin, le beau capitaine Broussard, dit Beausoleil, dit Robin des Mers, suit l’exode par la côte sur son quatre-mâts la « Grand’ Goule », lointaine providence des voyageurs qu’il tire à point nommé des mauvais pas jusqu’au bon port … Après Mariaagélas, La Sagouine et Les Cordes-de-Bois, qui nous ont familiarisés avec le monde merveilleux de nos cousins d’Acadie, voici que la « raconteuse » accède à l’épopée. C’est tout un peuple à présent qui parle à travers elle et nous dit son exaltante aventure, que nul autre ne pouvait ressusciter avec ce talent sans pareil, où la « langue des Côtes » rejoint celle de Rabelais pour tailler à Antonine Maillet une place qui n’est plus contestée dans la littérature de ce temps.

 

Avis : J’ai entendu parler de ce livre dans un cours sur les littératures francophones : en voyant qu’il parlait du Canada, je me suis dit que je pouvais en apprendre plus sur son passé.

Je m’attendais à un voyage, bien sûr, avec sa part de joie et sa part de mésaventures. Et c’est effectivement ce dont il est question dans le roman. Un peuple exilé prend la route pour retrouver la terre qu’on lui a arrachée de force, et à sa tête se trouve une femme, Pélagie, qui le guide avec sa charrette. Ils rencontreront plusieurs autres exilés, ainsi que des aventures plus ou moins réjouissantes – souvent moins que plus. Les villes sont les lieux de trafic en tout genre, et l’Amérique n’est pas le meilleur endroit à traverser pendant la lutte pour l’Indépendance. En effet, si les Acadiens veulent rejoindre leurs terres, les Américains, eux, obtiennent peu à peu leur liberté, tout en en privant d’autres êtres. Les passages sur la difficulté de faire survivre le passé m’ont touché : l’Acadie n’est plus que dans la mémoire des hommes qui tentent de remonter au Nord, qu’ils s’imaginent les attendre. Aussi, j’ai trouvé le voyage long, sans doute parce qu’il l’est réellement, et cela m’a un peu agacé : je pense que j’avais vraiment envie qu’ils avancent et qu’ils parviennent à leur but le plus vite possible, pour retrouver la terre idyllique à laquelle ils ne cessaient de penser. Je n’ai vraiment été transportée que dans la dernière partie du livre, quand les événements se succèdent et s’accélèrent, quand on touche enfin au but, quand le lecteur a encore l’espoir que tout est possible. J’ai eu peur pour certains personnages, j’ai eu envie de les sauver pour les voir profiter de la destination dont ils rêvaient. Mais, ce qui fait une autre difficulté du livre, et qui m’a un peu freiné au début, c’est l’écriture, la façon de raconter du narrateur, et la langue utilisée, dans les dialogues ou dans la narration. C’est un mélange de français moderne et d’ancien français qui peut paraître rebutant, un peu compliqué à comprendre du premier coup. Mais finalement, c’est assez amusant et authentique de lire la langue telle qu’elle devait être en 1775.

J’ai aussi trouvé qu’une bonne partie de l’intensité du livre était concentrée en Pélagie. Elle est la figure de proue des exilés, leur guide, celle qui fait autorité, que tout le monde écoute et que personne ne veut blesser. C’est une femme forte, courageuse, déterminée à retrouver son dû, sa terre, sa Grand’ Prée qu’elle imagine toujours aussi fertile et accueillante. Elle porte le fardeau du peuple exilé, et tente de le motiver à continuer la route quand il se lasse et veut abandonner. Généreuse, elle les recueille tous, leur promet à tous une vie plus douce en Acadie. Comme les bons leaders, elle sacrifie sans cesse son bonheur personnel pour celui de la collectivité, ce qui la rend encore plus attachante, mais aussi un peu martyre. Elle est accompagnée de Bélonie, le centenaire, qui a perdu toute sa famille et ne semble garder goût à la vie qu’en surface. Seul de sa lignée, qui s’éteindra avec lui, il est cynique, et proche de la mort, son amie, dont il tire la charrette derrière celle de Pélagie. Au début, il peut paraître agaçant, mais l’on attache vite à lui. La charrette sans lui sonnerait faux ! Célina est également présente aux côtés de l’héroïne. Il lui est impossible de se marier à son âge, et elle ne sait pas de quelle famille elle vient : la seule qu’elle ait est Pélagie, qu’elle défend bec et ongles si elle la sait menacée de quoi que ce soit. Guérisseuse, elle ressemble un peu à une sorcière. Le lecteur s’attache également à elle au cours du voyage, ainsi qu’à Catoune, qui, je pense, est le personnage qui m’a le plus fasciné. Orpheline, elle est recueillie par l’héroïne, qui la défend contre les autres exilés. Intrépide et sauvage, elle peut se permettre ce que Pélagie n’accepterait de personne d’autre. Elle est libre, sans attaches, sans famille, mais avec une aide, le personnage principal auquel elle s’accroche de toutes ses forces. Il lui arrive beaucoup de choses, toujours plus ou moins tristes. On trouve également dans ce livre les enfants de Pélagie, Jean, Madeleine, Charles, Jacques, qui l’aident à tenir la charrette et qui sont les premiers à lui obéir, les autres familles exilées, comme les Girouard ou les Bourgeois, Broussard dit Beausoleil, personnage clé, attachant, que l’on aimerait voir touché par le bonheur, Virginie, à laquelle le lecteur s’attache vite.

Lire le récit d’un retour d’exil peut sembler plus facile que de lire celui de l’exil même : et pourtant, le déchirement est ressenti à chaque pas, les souvenirs sont soit flous soit trop vivaces. Le retour ne gomme pas du tout l’exil, et ne le compense même pas : il est nécessaire pour panser les plaies encore ouvertes. Les sentiments sont souvent ambivalents : la joie d’être de retour, mais l’envie d’oublier parfois, et de s’établir ailleurs. Le sentiment d’être abandonnés par la France, maltraités par les Anglais : les exilés ne peuvent compter que sur eux-mêmes. C’est un voyage difficile à faire, mais aussi difficile à lire, parce qu’il est marqué par la désillusion et le chagrin, par le souvenir de la perte des êtres aimés, de la maison, des biens, des familles.

La fin est émouvante, à la fois triste et heureuse. C’était possible de s’y attendre, et en même temps, le lecteur n’avait pas envie que ça arrive.

 

C’est donc une bonne lecture, qui nous parle un peu du passé du Canada et de ses habitants, qu’il est toujours intéressant de connaître.

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