Redbluemoon

I found myself in Wonderland.

Maudits de Joyce Carol Oates

Classé dans : Avis littéraires,Coup de cœur — 9 mars 2017 @ 14 h 19 min

Genre : Contemporaine, Fantastique, Historique Maudits

Editeur : Philippe Rey

Année de sortie : 2014

Nombre de pages : 810

Synopsis : Jusqu’alors havre de savoir, paisible autant que réputé, Princeton est encore, en ce mois de juin 1905, une communauté anglo-saxonne riche et privilégiée sous tous les rapports. Mais ce matin-là, à l’heure même de son mariage, au pied de l’autel, Annabel Slade, fille d’une grande famille des lieux, est enlevée par un homme étrange, vaguement européen, qui, en fait, pourrait bien être le Diable en personne. Et Princeton ne sera plus jamais comme avant. L’affaire plonge non seulement les Slade dans la honte et le désespoir, mais elle révèle l’existence d’une série d’événements surnaturels qui, depuis plusieurs semaines, hantent les habitants de la ville et ses sinistres landes voisines. Habitants parmi lesquels on compote Woodrow Wilson, président de l’Université, obsédé par l’idée du pouvoir, ou encore le jeune socialiste Upton Sinclair et son ami Jack London, sans oublier le plus célèbre des écrivains/buveurs/fumeurs de l’époque, Samuel Clemens-Mark Twain, tous victimes de visions maléfiques.

La noirceur règne parmi ces personnages formidables que Josiah, le frère d’Annabel, décidé à la retrouver, va croiser au cours de cette chronique d’une puissante et curieuse malédiction : car le Diable est vraiment entré dans la petite ville et personne n’est épargné … à part le lecteur à qui est offerte avec ces Maudits une fascinante étude de l’histoire et des mœurs des Etats-Unis au début du XXe siècle.

 

Avis : Ce livre m’a été prêté par une amie ; je n’avais lu que Délicieuses pourritures de l’auteur, et Blonde m’attendait sagement sur une étagère !

Maudits commence fort avec une note de l’auteur qui nous fait comprendre seulement à la fin de celle-ci que celui qui parle n’est pas Joyce Carol Oates, mais le narrateur : nous sommes donc en présence d’une narration à la première personne et d’un récit enchâssé ! Je trouve ce procédé plutôt rare, je crois ne l’avoir rencontré que dans Les Bannis et les Proscrits de James Clemens, où l’identité du narrateur est une véritable surprise ! Ici, le lecteur sait qui est le narrateur, sans vraiment le relier à l’histoire pour l’instant – cela ne se fera qu’à la page 499 ! Et il est alors possible de douter de ce personnage, de cet homme qui se permet de parler d’une époque qu’il a vaguement connue, et surtout, en voyant de quelle façon il est impliqué ! Cela amène le lecteur à se demander quel est l’avis de celui qui se présente comme un « historien », quel est son rôle, pourquoi il entreprend de tout connaître sur la Malédiction, et surtout, comment il a accès à autant de documents personnels ! [SPOILER] J’ai ma petite idée sur la question : fils présumé d’un démon, ou même du Diable, il veut peut-être comprendre son origine, voir dans quelles circonstances est arrivée sa naissance, comprendre son contexte. [FIN DU SPOILER] Toute cette histoire fait partie de sa propre histoire familiale, puisque des membres de sa famille sont impliqués dans la Malédiction qui frappe Princeton. De plus, quand il donne des détails sur certains événements, plutôt que de dire franchement les choses, il nous laisse parfois entendre ce que cela implique, comme les nombreuses occurrences du mot « indicible », que le lecteur doit interpréter seul, sans explication, ou des morts mystérieuses dont on ne comprend pas vraiment la cause [SPOILER] comme celle d’Oriana. Est-elle montée toute seule sur le toit ? Est-ce Annabel qui l’y a entraîné ? A-t-elle été poussée du haut du toit, s’est-elle laissée tomber, a-t-elle été précipité de plus haut encore, alors qu’elle « volait » ? [FIN DU SPOILER]. Parlons plus précisément de cette Malédiction : elle est liée à la religion, puisque l’on parle d’une apparition du Diable ; elle est terrifiante, faite de morts atroces dans des circonstances mystérieuses que le narrateur parvient toujours plus ou moins à élucider, ou desquelles il nous fait comprendre l’origine. Ces morts sont parfois difficiles à lire [SPOILER] comme celle d’Adelaide Burr, qui me fait encore tressaillir quand j’écris cet article !! [FIN DU SPOILER] Cette Malédiction se rapporte plus spécifiquement à la famille Slade, et commence par les toucher « concrètement » – car la première manifestation ne tue personne, et n’est pas directement liée aux Slade. Elle est aussi faite d’apparitions de fantômes, et d’un royaume diabolique, un monde effroyable qui se veut un peu une métaphore de la société présentée par l’auteur. Petite remarque sur l’écriture : elle est bonne, même traduite, mais il y a de nombreuses fautes dans l’édition !! J’ai aussi aimé l’humour parfois de certaines remarques, humour auquel je ne m’attendais pas dans ce genre de livres !

En effet, la société de l’époque est mise en lumière dans ce livre : l’auteur nous montre la façon dont les femmes et les personnes de couleur, ou de confession religieuse autre que le protestantisme, sont traités à Princeton. De nombreux personnages masculins dont la « voix » se trouve dans le livre sont d’une misogynie qui indigne le lecteur, parlant des droits de la femme comme des aberrations : Woodrow Wilson évoque le fait que des femmes puissent faire de la politique comme quelque chose d’impensable ; Horace Burr traite sa femme comme une invalide incapable de penser, il l’entoure d’ouate, la met dans un cocon protecteur où seul lui peut entrer ; Dabney Bayard se moque d’Annabel quand elle emploie le verbe « penser » parce que, pour lui, les femmes ne pensent pas. Quant au racisme, il est présent partout : dans les domestiques noirs, traités comme des meubles, dans la première scène à Camden, choquante à lire, dans la façon de traiter les Juifs, qui doivent vivre en dehors du campus. Le métissage est vu comme une horreur, et le discours de Jack London chez MacDougal est aberrant : évocation de la supériorité et de la pureté de la race blanche dans la bouche d’un soi-disant socialiste. Et, quand on lit ce livre en 2017, on se dit que ces propos sont encore tenus par certains, que la place des femmes n’est pas encore bien assise, ni celle des personnes de couleur. Quelle tristesse de voir que cette critique est donc toujours d’actualité !! Une autre réflexion se fait sur la religion, mais ici, je vais vous spoiler : [SPOILER] Dieu n’est pas bienveillant, mais un dieu de colère, Dieu et le Diable ne font qu’un, et ses anges de colère sont des démons. Une belle critique de la religion devant laquelle le lecteur est forcé de se remettre en question. [FIN DU SPOILER]

Sur le plan littéraire, Stephen King, dans son commentaire de Maudits, parle du « meilleur roman gothique postmoderne ». Il a tout à fait raison !! J’ai retrouvé de nombreux éléments du gothique dans ce roman : d’abord, cette narration ambiguë, de laquelle le lecteur doute parfois, parce que le narrateur est impliqué, mais ne dit pas à quel point, et ne donne pas son opinion directe sur ce dont il parle ; le fait que la narration, bien que portée par le narrateur, se fasse à plusieurs voix, avec des extraits de journaux, des lettres, des discours ; ce premier démon, qui m’a beaucoup fait penser à M. Hyde par son aspect physique, et par l’impossibilité pour Josiah, qui enquête sur lui, d’obtenir la même description par tous ceux qu’il interroge ; les décors, manoirs, châteaux, forêts, marais, et surtout, ce passage dans une forêt d’arbres morts, dans laquelle Annabel, Wilhelmina et Todd font une rencontre inquiétante ; la reprise de la scène de l’enlèvement et de l’image de la femme dans ces romans, qui montre, normalement, des femmes en détresse, soumises, qui se laissent attraper par leur poursuivant, un dominateur qui leur fera du mal sans qu’elles puissent réagir ; [SPOILER] ici, l’image est reprise pour être détournée : Annabel s’enfuit, Wilhelmina ne se laisse pas coller l’étiquette de séductrice dans le dos, Adelaide tente de prendre un peu de liberté. Même s’il est vrai que les autres femmes se laissent séduire, notamment par le comte, elles agissent tout de même : je suis persuadée que Lenora et Amanda ont assassiné leur mari ! [FIN DU SPOILER] ; reprise aussi de l’image de l’homme séducteur qui se révèle être un monstre brutal et sans cœur : mais cette image colle plus aux hommes de Princeton qu’aux démons qui l’envahissent. En effet, [SPOILER] l’origine de la Malédiction est un meurtre commis par un homme sur une femme, et la plupart des hommes de Princeton tente ou parvient à tuer sa propre femme. Le monstre s’empare bien des hommes, mais peut-être simplement pour révéler ce qu’ils sont vraiment, et qu’ils cachent habilement [FIN DU SPOILER] ; la confession, à la fin, qui m’a fait penser à Dr. Jekyll and Mr. Hyde ; les démons, monstres, et la mention du vampire !

Il n’y a pas vraiment de personnages principaux, tous ceux qui se trouvent dans le livre ont leur rôle à jouer et apparaissent au premier plan à un moment donné. Les seuls qui reviennent sans cesse, et dont le nom est commun à tous les autres protagonistes, sont les membres de la famille Slade. D’abord, Annabel, le premier jouet du démon. Elle représente la femme qui voudrait une liberté qu’elle ne peut pas acquérir, que sa famille – et encore moins son futur mari ! - ne veut pas lui accorder. Naïve, elle rêve d’un homme qui l’aimerait vraiment et lui permettrait de faire ce qu’elle désire. Quand elle rencontre Axson Mayte, elle pense avoir découvert un gentleman. Par la suite, avec ce qui lui arrive, le lecteur – et les autres personnages – comprenne qu’Annabel est une jeune femme intelligente qui a été retenue dans le carcan de sa famille, ce qui l’a poussé à fuir avec un homme qu’elle ne connaît pas. Ingénieuse, elle fait preuve de courage. Son frère, Josiah, découvre, quant à lui, la société avec un éclairage totalement différent de celui que sa famille y jette. Il voit le racisme, la misogynie, la misère, l’exploitation, et il ne comprend pas que les grandes familles de Princeton puissent laisser faire ça sans réagir. Entêté, il tente de convaincre ses parents, son grand-père. Il tente aussi de retrouver sa sœur, certain qu’elle a été enlevée. Il a un sens de l’honneur accru, mais se voit tourmenté par des voix démoniaques qu’il tente de rejeter. Quant à Todd, son cousin, c’est un enfant étrange, apparemment conscient de forces surnaturelles, ou, en tout cas, sujet d’événements étranges, que lui-même n’explique pas. Personnage ambivalent, il est à la fois turbulent et grave, car plus proche d’un monde que les autres ne veulent pas voir. Sa petite sœur Oriana est plus effacée, mais elle aussi plus sensible à des forces surnaturelles. Les adultes, quant à eux, sont imperméables à ce que racontent les enfants, en raison, sans aucun doute, de leurs peurs et de leurs préjugés. Copplestone est imbuvable, Lenora, effrayée et – apparemment – faible, Henrietta, peu présente dans le livre, Augustus également : il est seulement présent dans des scènes l’opposant à son fils. Finalement, Winslow, grand-père, deux fois veuf, un homme respectable, que tout le monde aime, religieux, à la limite de la dévotion. [SPOILER] Quelle surprise de comprendre que tout vient de lui, et de voir en lui, non pas un homme honorable, mais un disciple du Dieu/Diable ! [FIN DU SPOILER] D’autres personnages apparaissent, sur lesquels je vais tenter de passer plus rapidement : Adelaide Burr, un personnage que j’ai apprécié, étrangement, une femme invalide, incapable de faire quoi que ce soit, qui m’a touchée, qui tente de se cultiver dans un domaine occulte, qui tente de prendre part à la vie mondaine, à la vie tout court, enfermé dans une maison d’où elle ne peut sortir, et les nouvelles du monde ne lui parviennent que déformées ; Horace Burr, personnage ambivalent, que l’on cerne facilement : [SPOILER] frustré par des années d’abstinence – mais était-il vraiment abstinent ? – le démon qui s’empare de lui le rend lubrique, lui qui se retenait devant sa femme – ou qui était sincèrement tendre, le lecteur ne peut pas savoir [FIN DU SPOILER] ; Wilhelmina Burr, personnage que j’ai apprécié pour son côté libre, son mépris (relatif) des convenances ; les FitzRandolph, Amanda et Edgerstoune, le second très effacé, la première présente car touchée par la Malédiction ; les Van Dyck, Pearce et Johanna, le premier certain d’être le seul à pouvoir rompre la Malédiction, un philosophe déchu, et la seconde, elle aussi victime de la Malédiction ; Dabney Bayard, détestable ; Woodrow Wilson, clairement tourné en ridicule à plusieurs reprises, qui montre la politique sous un jour détestable, tout comme avec Jack London, et ses fausses convictions socialistes. J’étais dégoûtée en lisant son discours face à la foule, puis celui qu’il fait en privé, tout à fait différent. Enfin, Upton Sinclair, présenté comme un homme déterminé, résolu, au risque de perdre sa famille.  

La fin livre enfin la vérité sur les origines de la Malédiction !! Et c’est là que demeure toute la réflexion sur la religion : il faudrait alors relire pour comprendre tous les indices !

 

Donc, un livre puissant, excellent par tous ses aspects, qui fait frissonner et rire, réfléchir aussi, tout en réécrivant le roman gothique !! Coup de cœur !!

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