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I found myself in Wonderland.

Le Roi des Aulnes de Michel Tournier

Classé dans : Avis littéraires — 5 janvier 2017 @ 19 h 07 min

Genre : Le Roi des Aulnes Contemporaine, Drame

Editeur : Folio

Année de sortie : 2016

Nombre de pages : 496

Synopsis : « Cet avertissement s’adresse à toutes les mères habitant les régions de Gehlenburg, Sensburg, Lötzen et Lyck ! PRENEZ GARDE A L’OGRE DE KALTENBORN ! Il convoite vos enfants. Il parcourt nos régions et vole les enfants. Si vous avez des enfants, pensez toujours à l’Ogre, car lui pense toujours à eux ! Ne les laissez pas s’éloigner seuls. Apprenez-leur à fuir et à se cacher s’ils voient un géant monté sur un cheval bleu, accompagné d’une meute noire. S’il vient à vous, résistez à ses menaces, soyez sourdes à ses promesses. Une seule certitude doit guider votre conduite de mères : si l’Ogre emporte votre enfant, vous ne le reverrez jamais ! «            

 

Avis : Un nouveau livre à étudier pour le semestre prochain, et déjà un meilleur a priori que pour Paulina 1880 !

J’ai déjà lu d’autres livres de Michel Tournier, Gilles et Jeanne et Vendredi ou les limbes du Pacifique, et tous les deux m’ont paru spéciaux tout en étant de vraies perles littéraires comme il est rare d’en trouver. Celui-ci m’a fait à peu près le même effet. Au début, on pense lire l’histoire d’un homme fou, on se demande où l’auteur veut en venir, quel est l’intérêt ; et au fil des pages, le lecteur s’attache au personnage principal, les fils se croisent, les destins se recoupent, et l’intrigue captive. Le roman est divisé en six parties : la première et une partie des deux dernières sont écrites de la main d’Abel Tiffauges, le héros. J’ai aimé cette façon de raconter qui permet vraiment de le comprendre – ou, en tout cas, d’essayer ! Le lecteur suit le héros de la France à l’Allemagne, en quête d’un destin en lien avec l’Histoire. En effet, Tiffauges voit des signes partout, et pousse le lecteur à faire de même ! Tout n’est que symboles, prédictions, annonces de ce qui va arriver, ou miroirs. J’ai beaucoup aimé cet entrelacement de la vie du héros avec l’Histoire et la guerre. Le lien qui est établi à la fin du roman m’a sidéré ! Je m’étais bien dit qu’il devait y avoir des rapports, mais je ne l’avais pas vu venir à ce point ! Cela m’a vraiment fait un choc, et c’est là que l’on reconnaît l’intelligence et l’ingéniosité de l’auteur ! Autre obsession du héros : le fait de porter. Cela lui vient de son enfance, qu’il nous raconte dans la première partie. La phorie, comme il l’appelle, est quelque de primordial, d’essentiel, quelque chose lié à son destin. Et cela le suit jusqu’au bout ! Concernant l’écriture, comme dans les livres précédents, je l’ai trouvée très agréable, parfois soutenue avec l’usage de mots savants que je ne comprenais pas. En effet, j’ai appris beaucoup de choses sur des sujets très différents grâce à ce roman ! Petite remarque en particulier : l’incipit est excellent et sait capter directement l’attention du lecteur pour ne pas le lâcher !

La première partie, qui mélange sa vie actuelle en France en 1938 et les souvenirs de son enfance, est peut-être celle que j’ai le moins apprécié, sans doute parce qu’elle commence le livre, et que, vu sa particularité, il était un peu difficile d’entrer dans le roman par ce seuil. Toutes les obsessions et les certitudes d’Abel lui viennent de cette période, assez violente et étrange de sa vie. Il fait la rencontre, dans son école de Saint-Christophe – dont le nom-même a un sens spécial pour lui – de Nestor, rencontre qui va bouleverser le cours de sa vie, et faire de lui un enfant et un homme hors-norme. Quant à sa vie actuelle, le lecteur découvre un homme obsédé par les enfants, qui a soif de tendresse, mais d’une tendresse très mal vue autour de lui, car logiquement l’apanage des pédophiles. Or, en lisant les écrits d’Abel, il est facile de se rendre compte que ce n’est pas du tout ce qui l’intéresse. Il parle d’innocence, et il est visible que lui-même est innocent – ce qui paraît étrange pendant toute la première partie. Quant à la seconde, elle est le résultat d’un changement survenu à la fin de la première – les transitions sont toutes un peu de ce genre. Une nouvelle vie commence pour Abel, loin de la société qui ne le comprend pas. Et dès la fin de la première partie, j’ai vraiment commencé à m’attacher à lui. Il n’est pas fait pour vivre en société, parce qu’il n’est pas comme les autres hommes. Il ne se soucie pas de la guerre, elle ne lui sert qu’à s’éloigner d’un endroit qu’il abhorre désormais.

[Pour ceux qui veulent entrer dans le livre sans savoir ce qui se passe une fois qu'Abel est enrôlé dans la guerre, arrêtez de lire ici !] Il devient colombophile, et j’ai trouvé son attitude si touchante ! On dirait qu’il est enfin sorti de sa solitude pour découvrir l’affection, la tendresse, l’amour pour de petits êtres qui ont besoin de lui et qui s’attachent à lui. La place de la guerre dans son destin est surtout celle d’un prétexte lui permettant de vivre comme il doit le faire, comme c’était écrit. Mais, encore une fois, cela se termine mal : ce qui arrive aux pigeons m’a choqué ! On peut dire que ce ne sont que des oiseaux, mais, au fil des pages, je m’étais moi aussi attachée à eux ! Et je ne m’y attendais pas, cela m’a paru si cruel ! Dans la troisième partie, Abel passe en Allemagne comme prisonnier français à Moorhof ; mais il est si différent des autres dans son attitude par rapport à son emprisonnement qu’il finit par avoir des privilèges extraordinaires. Il trouve un havre de paix, et fait une rencontre particulière qui l’émerveille. La quatrième partie le voit à Rominten, auprès de Göring, dans une réserve où la chasse aux cerfs est réglée par un Oberforstmeister qui tente de faire comprendre au S.S. l’importance de la reproduction et de la préservation de certains individus. Le lecteur découvre alors la face cachée de la guerre, des parcelles de terre où il ne se passe rien pour le moment, où un haut gradé de la S.S. règne en maître sur une ville entière dans laquelle tout le monde ne peut pas entrer. L’affection d’Abel se reporte alors de ses pigeons sur les cerfs, et, par la suite, sur les chevaux, animaux considérés supérieurs à leurs frères à bois, et plus particulièrement sur son propre cheval. Dans la cinquième partie, qui est la plus longue, Abel intègre le château de Kaltenborn où, enfin, son affection se reporte sur les enfants, l’objet premier de son amour et de sa tendresse. Kaltenborn est une napola, une école des jeunesses hitlériennes dans laquelle ne vivent que des garçons. Un médecin est présent pour examiner les candidats, et l’on découvre alors les règles racistes de sélection des meilleurs. Le héros se montre dégoûté face à ces lois raciales, et méprise le docteur, au point de vouloir, un jour, prendre sa place pour mieux traiter les jeunes garçons. Il en vient à passer au recrutement lui-même, d’où le synopsis : l’Ogre de Kaltenborn, c’est lui, Abel Tiffauges, qui veut emporter les plus beaux garçons, ceux qui l’attirent par un je-ne-sais-quoi qu’il veut découvrir et comprendre. Et peu lui importe si ces enfants sont destinés à devenir soldats : il les aime, et les veut près de lui. En fait, le héros est si peu engagé dans la guerre, qu’il fait peu de cas de l’école ; elle ne lui sert qu’à garder les enfants près de lui ; il fait aussi peu de cas des sentiments des parents : il veut ces enfants, et ils lui reviendront, même si cela doit lui prendre du temps. C’est dans cette partie qu’on découvre l’entraînement des jeunesses hitlériennes, la détermination des enfants à servir leur patrie parce qu’ils se sont, en quelque sorte, fait laver le cerveau par les S.S. Enfin, dans la sixième partie, l’on se trouve toujours à Kaltenborn, mais la guerre s’intensifie : le lecteur sent que les Jungmannen vont bientôt devoir entrer à leur tour dans la guerre. C’est alors que des scènes choquantes font office de transition, ainsi que l’arrivée d’un nouveau personnage qui va à nouveau bouleverser la vie d’Abel : en effet, celui-ci découvre les camps de concentration et d’extermination, ainsi que les liens qui unissent sa vie à Auschwitz ! La façon dont il apprend tout est assez horrible, et le lecteur frémit à se voyant raconter à nouveau les horreurs des camps. [Vous pouvez à nouveau lire !!]

Concernant les personnages, Abel Tiffauges, comme je l’ai dit, est le héros, mais un héros assez ambivalent. Ses obsessions le mettent au ban de la société, et il est même accusé d’un crime qu’il n’a pas commis parce qu’il est différent. Certain que l’Histoire coïncide avec son destin, il semble se laisser porter par la vie : le seul moment où il tente de résister, il en est empêché in extremis ! Il n’est pas pour autant un personnage passif : Abel agit tout le long du livre, il prend des décisions ; mais il se laisse influencer par des signes qui lui montrent le chemin à suivre. Il devient touchant pour le lecteur, et, par son physique lié à sa façon de voir la vie, ressemble plus à un ours affectueux qu’à un monstre, un ogre, comme il s’appelle lui-même dès le début, et comme les autres semblent le voir. Parfois, il le met aussi mal à l’aise par sa vision des choses, par son amour pour les enfants, sa tendresse et sa vision très spéciale de la vie. Il est un incompris, quelqu’un qui n’a pas sa place dans la société, qui ne voit pas le monde comme les autres, pour qui la guerre n’a aucun attrait, et n’est qu’un bain de sang inutile. Par sa vision différente du monde, Tiffauges nous montre la corruption de la société, sa perversité. D’autres personnages sillonnent le livre, mais aucun ne subsiste, ou n’a l’importance d’Abel. Les seuls marquant peuvent être certains enfants de la cinquième partie, ou le dernier personnage à apparaître dans la dernière. Il est le révélateur et l’ultime guide du héros.

La fin reprend toutes les obsessions d’Abel en une apothéose qui vient logiquement clore le roman. Je pense vraiment qu’il n’aurait pas pu se finir autrement, et en même temps, cela m’a serré le cœur sans raison apparente. La sixième partie déchire à nouveau le cœur du lecteur en lui rappelant les camps et ce qui s’y passe pendant que personne ne regarde de ce côté.

 

Cette chronique est longue, mais il me semble qu’elle manque encore l’essentiel. Je ne sais pas dire ce que ce roman a provoqué chez moi : j’ai été bousculée, choquée, j’ai ouvert les yeux à nouveau, et j’ai découvert de nouvelles choses que je ne savais pas sur la Seconde Guerre mondiale. J’ai aussi découvert un personnage hors-du-commun, tellement différent de ceux que j’ai l’habitude de rencontrer, une sorte d’anti-héros parce qu’il n’agit pas vraiment, un marginal au destin extraordinaire, mais que pour lui seul, car personne d’autre ne sait ce qui lui arrive, ne connaît son amour éperdu et sa fin. Les réflexions que ce livre nous apportent sont aussi intéressantes, parfois bouleversantes, sur plusieurs sujets : le monstre, l’innocence, la pureté, la religion, notamment à propos d’Abel et Caïn, le clergé - qui en prend pour son grade ! -, l’armée – dont les généraux sont montrés comme des bouchers -, les enfants, les animaux.

 

Donc, un très bon roman, qui nous apprend beaucoup de choses, nous fait ressentir des émotions diverses, l’indignation, l’étonnement, le désespoir, porté par un héros très spécial, différent, touchant.

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