Redbluemoon

I found myself in Wonderland.

Pas pleurer de Lydie Salvayre

Classé dans : Avis littéraires — 24 décembre 2016 @ 11 h 03 min

Genre : Contemporaine Pas pleurer

Editeur : Seuil (Cadres rouges)

Année de sortie : 2014

Nombre de pages : 279

Synopsis : Deux voix entrelacées.

Celle, révoltée, de Bernanos, témoin direct de la guerre civile espagnole, qui dénonce la terreur exercée par les nationaux avec la bénédiction de l’Eglise contre « les mauvais pauvres ».

Celle, roborative, de Montse, mère de la narratrice et « mauvaise pauvre », qui, soixante-quinze ans après les événements, a tout gommé de sa mémoire, hormis les jours enchantés de l’insurrection libertaire par laquelle s’ouvrit la guerre de 36 dans certaines régions d’Espagne.

Deux paroles, deux visions qui résonnent étrangement avec notre présent et font apparaître l’art romanesque de Lydie Salvayre dans toute sa force, entre violence et légèreté, entre brutalité et finesse, porté par une prose tantôt impeccable, tantôt joyeusement malmenée.

 

Avis : Ce livre a été présenté pendant un de mes cours, et l’élève était si passionnée qu’elle m’a donné envie de le lire !

C’est une histoire forte, racontée par deux personnes, Bernanos et Montse : tous deux reviennent sur la guerre d’Espagne de 36 à 39 et évoquent leur expérience. Bernanos, lui, est traumatisé par les exactions des nationalistes, mais plus particulièrement par le fait que l’Eglise les cautionne et lave les meurtriers de leurs crimes. Il est ainsi ébranlé dans sa foi, dans sa confiance en l’Eglise, et comprend que son Dieu n’est pas celui des autres, car il ne réclame pas le meurtre de « mauvais paysans ». C’est ce qui le décide à écrire Les grands cimetières sous la lune, quitte à être accusé de communiste et d’irréligieux, quitte à se trouver victime de tentative de meurtre : il ne peut pas se taire, quand d’autres, comme Claudel, glorifie les nationalistes et leurs crimes, considérés comme étant pour Dieu, donc légitimes. Dans les passages où la narratrice parle de Bernanos, ce n’est jamais lui qui parle directement, excepté à travers des citations de son livre. Montse, quant à elle, raconte son été 36, le plus beau de sa vie, le seul souvenir qu’il lui reste de toute sa vie. Elle parle directement parfois, ce qui donne des passages parfois drôles où elle mélange français et espagnol, un de mes aspects préférés du livre. Cela ne sonne pas faux, et on reconnaît bien à la fois les mots français et les mots espagnols. De son point de vue, le lecteur se retrouve dans un village espagnol où la révolution s’insinue peu à peu, et où les querelles entre paysans, mais aussi entre eux et les propriétaires vont bon train. Le lecteur passe du présent, où Montse raconte l’histoire à sa fille, au passé, où elle semble revivre ce moment qu’elle évoque. De plus, le lecteur sent l’hommage, l’amour de la narratrice pour sa mère, surtout avec cette phrase : « cet été radieux que j’ai mis en sûreté dans ces lignes puisque les livres sont fait, aussi, pour cela. » Le témoignage des deux personnages est poignant, difficile à lire parfois, et les commentaires de la narratrice penchent parfois vers l’humour noir : les faits relatés sont si horribles qu’on sent parfois l’ironie derrière l’humour, l’indignation aussi, surtout dans les déclarations du pape ou des gouvernements français et anglais qui refusent d’intervenir. J’ai appris beaucoup de choses sur la guerre, dont je ne savais, en réalité, pas grand-chose : j’avais du mal à positionner Franco et à comprendre ce qui était arrivé.

Concernant les personnages, la narratrice découvre les détails et les horreurs de la guerre en même temps que le lecteur, à la lecture de Bernanos et pendant l’histoire que sa mère lui raconte. Ses émotions sont donc les nôtres, nous comprenons ce qu’elle ressent et nous indignons avec elle de ce que nous découvrons. Quant à Montse, je me suis beaucoup attachée à elle. Ses écarts de langage la rendent touchante, ainsi que l’émotion avec laquelle elle raconte. Sa fille nous dit parfois qu’elle essuie une larme, ou qu’elle s’arrête un moment, qu’elle regarde par la fenêtre et qu’elle semble revivre ce qu’elle raconte. Montse, plus qu’une femme, ressemble à un spectre qui reviendrait quelques instants raconter ce qu’elle a vécu pour repartir dans son monde ensuite. La jeune fille qu’elle était est elle aussi attachante. Elle est proche de son frère José, qui la convertit aux idées révolutionnaires. C’est grâce à lui qu’elle rencontre l’homme de sa vie, qu’elle perd aussitôt après. José est un révolutionnaire convaincu, mais au fil du temps, la désillusion s’abat sur lui, pour repartir et faire revivre son rêve utopique. Lui aussi est un personnage attachant, qui nous touche et nous serre le cœur. Devant les horreurs de la guerre, José se demande si tout cela vaut vraiment le coup, et en conclut que non, la vie et la dignité humaine étant plus précieuses que des idéaux. Se trouve également dans le livre Diego, au passé trouble et à l’apparence peu avenante pour Montse. Il est assez mystérieux, assez sombre aussi, et difficile à cerner. Au cours de la lecture, on apprend son histoire, assez peu ordinaire, et qui nous permet de mieux le comprendre. Difficile de l’apprécier, mais le lecteur s’attache à lui peu à peu. D’autres personnages se trouvent dans le livre, comme les parents de Montse, des paysans qui veulent un bon mariage pour leur fille et qui sont contre les idéaux de leur fils, Don Jaime, personnage antipathique à première vue, mais finalement surprenant, Doña Sol, qui m’a fait mal au cœur, Doña Pura, qui m’a donné envie de vomir, et d’autres encore, dont Bernanos, dont j’ai déjà parlé plus haut, indigné et désespéré par les meurtres commis sous la houlette de l’Eglise.

La fin est touchante elle aussi : l’histoire est terminée, l’été est fini, et Montse revient dans le présent avec sa fille.

 

Donc, un très beau livre, fort en émotions, qui m’a beaucoup appris, et dont le mélange français/espagnol est très plaisant à lire ! 

4 commentaires »

  1. Sylphideland dit :

    Je n’ai pas du tout aimé ce livre, quand j’ai tenté de le lire il y a 2 ans o.O
    Sans doute parce que ma famille a énormément souffert de cette guerre …
    Quand je le lisais, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer que mes grands-parents avaient peut-être vécu ces mêmes choses, et j’ai trouvé ça trop intime :(
    Le fait qu’on découvre tout en même temps que la narratrice ne m’a pas permis de prendre assez de recule et je me faisais l’effet d’une voyeuse -_- »
    XD
    Bizarre hein ?
    Dans mes souvenirs, je crois ne pas avoir été au bout de cette lecture …
    Comme quoi, tout dépend de chacun, de notre état d’esprit et de notre histoire !
    En tout cas, je ne doute pas que ce soit un bon livre, d’autant que je me souviens très bien avoir trouvé l’écriture très belle.
    Je devrais peut-être tenter de reprendre cette lecture, pourquoi pas ? :P
    Des bisous !

    • redbluemoon dit :

      C’est vrai que, pour quelqu’un qui est lié à cette guerre de quelque façon que ce soit, ce doit être difficile de lire ce livre … Je l’ai trouvé aussi très intime, ce qui le rend parfois difficile à lire, même pour quelqu’un qui n’y connaît rien ! Non, ce n’est pas bizarre, je comprends !
      C’est vrai que l’écriture est très belle ; si tu te sens capable, tu devrais retenter, peut-être que ça marchera cette fois !
      Gros bisous ! :*

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