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I found myself in Wonderland.

A la recherche du temps perdu, tome 4 : Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust

Classé dans : Avis littéraires,Coup de cœur — 7 septembre 2016 @ 19 h 44 min

Sodome et Gomorrhe Genre : Classique

Editeur : Folio

Année de sortie : 1972

Nombre de pages : 599

Synopsis : (Aucun synopsis à cette édition, si ce n’est la liste des tomes d’A la recherche du temps perdu).

 

Avis : Etant donné que cette édition n’a pas de synopsis, je me suis un peu lancée dans l’inconnu, même si j’avais une idée du sujet avec le titre.

Je m’attendais, je ne sais pas vraiment pourquoi, à moins aimer ce tome par rapport aux autres. Et finalement, j’ai apprécié cette lecture autant que Le Côté de Guermantes, voire plus ! Ici, le livre est découpé en quatre chapitres de longueur totalement irrégulière, chapitres précédés d’un résumé en quelques phrases de ce qui va être raconté. Le fait que le tome ne soit pas écrit d’un bloc permet d’avoir des repères, contrairement à La Prisonnière, qui arrive ensuite, et qui ne comporte aucun chapitre ! L’écriture est toujours aussi excellente, toujours aussi poétique, faite de très longues phrases qu’il peut être parfois difficile à suivre, mais, avec un peu d’effort, le lecteur met tous les mots à leur place et comprend. Les paragraphes sont eux aussi immenses, ils font parfois plusieurs pages, ce que je n’avais jamais vu avant chez un auteur ! (c’est même plutôt l’inverse, on dirait que certains auteurs ont peur de faire de trop longs paragraphes). Concernant la couverture, les couleurs sont harmonieuses et renvoie à la focalisation sur Albertine et sa vie sexuelle présumée ; j’ai remarqué que les couvertures choisies pour ce tome, même dans les autres maisons d’édition, ne sont pas particulièrement belles comparées à celles des autres livres, que j’aime beaucoup ! Quant au titre, je savais que c’était une référence biblique, et une référence à l’homosexualité, mais je ne me souvenais plus tout à fait du mythe : j’ai donc fait de petites recherches, qui ont confirmé mes vagues souvenirs. Sodome et Gomorrhe sont des villes qui ont été détruites par Dieu parce qu’elles étaient pécheresses. Apparemment, le type de péché n’est pas spécifié, mais il est considérée comme étant l’homosexualité : Sodome est la ville des hommes qui aiment les hommes, et Gomorrhe, celle des femmes.

Et, en effet, ce tome est entièrement dirigé vers l’homosexualité et les deux personnages qui la représentent : M. de Charlus et Albertine. Cette focalisation m’a semblé apporter quelque chose de nouveau par rapport aux autres tomes, même s’ils étaient eux aussi focalisé sur des personnages : Swann ou la duchesse de Guermantes. Ce qui est surtout nouveau, c’est le sujet : je ne m’attendais pas à trouver un tome entier sur la sexualité de certains personnages que le narrateur connaît et apprécie. Ainsi, le narrateur nous raconte comment il a compris que M. de Charlus était un « inverti », et les discours sur l’homosexualité m’ont d’abord paru à double tranchant : elle est appelée « maladie », « vice », la société et la religion sont contre, ce doit être caché au maximum, personne ne doit savoir (sans doute des propos à remettre dans leur contexte même si, malheureusement, certains disent encore ce genre de choses !) Mais, d’un autre côté, il est difficile (contrairement au tome précédent) de ne pas s’attacher à M. de Charlus : il ne peut jamais être lui-même, il est moqué et raillé par des gens qui lui sont inférieurs en rang, il se fait manipuler par un simple violoniste des plus agaçants, il devient quasiment fou d’amour pour un homme qui ne l’aime pas. Il m’a fait mal au cœur, ce qui me l’a rendu sympathique. De plus, on sent la solitude que l’homosexuel doit supporter, puisque même ses amis se méfient de lui. Albertine, quant à elle, représente Gomorrhe dans l’esprit du personnage principal. Il n’a aucune preuve tangible, mais en voit partout depuis l’intervention de Cottard une fois qu’il a vu la jeune fille danser avec ses amies. Alors, le poison de la jalousie ronge le narrateur / personnage à un point tel que le lecteur sent qu’il est vraiment prêt à tout pour empêcher Albertine de céder à nouveau à son vice supposé. Cela explique déjà les titres des tomes suivants, La Prisonnière et Albertine disparue. Le narrateur devient paranoïaque, et son attitude envers Albertine est ambivalente : l’amour qu’il ressent pour elle n’en est pas, mais il a besoin qu’elle soit à lui. Il est cruel, puis doux, agressif, puis passionné. Le lecteur peut être agacé par ces revirements de situation et avoir plus l’impression qu’il joue avec elle plutôt qu’il ne l’aime véritablement ! On sent encore aussi une certaine naïveté dans les réflexions du personnage principal, qui s’imagine que, si Albertine aime les femmes, il n’a rien à craindre des hommes. Ainsi, la sympathie du lecteur va-t-elle aussi à Albertine, dont on ne connaît pas exactement les sentiments.

Autre élément important dans ce livre : les salons, qui sont toujours présents. Ici, l’aristocrate (ou bourgeoise) qui m’a le plus agacée est Mme Verdurin. Tant d’hypocrisie, de dédain, de stupidité, de lustre dans une même personne … Elle ne pense qu’à son bien-être personnel, à la tenue de son petit salon. Elle a des « fidèles » qui doivent venir tous les mercredis ; en somme, leur vie doit tourner autour d’elle. Encore une fois, tout n’est qu’apparence dans le milieu mondain. C’est à celui qui reçoit le plus, ou qui semble le plus comme ci ou le plus comme ça. Quand on tient salon, il faut penser à ne pas inviter untel en même temps qu’untel, parce qu’ils ne se supportent pas, et il serait bien d’avoir untel, mais il est dans une société bien plus élevée, alors on fait comme si c’était notre choix qu’il ne soit pas là. C’est un monde fait de faux-semblants, de jalousie, de coups bas, de rumeurs, de préjugés, de fausseté, d’hypocrisie ; ce doit encore être le cas de nos jours bien sûr. Le narrateur, lui, va dans les salons sans prendre garde à qui est invité ou ne l’est pas, et mentionne qu’il se fiche du rang social de ses amis. Il fait pourtant attention à ne pas commettre d’impair, parle comme il se doit à chaque personne, devine même comment leur plaire, notamment avec Mme de Cambremer. Le traitement de la mort, également, dans les salons, est choquante : quelqu’un qui avait l’habitude de venir meurt, mais on ne doit surtout pas le pleurer, on doit faire comme d’habitude, après tout, ce n’est pas si grave ! (!!!!)

Aussi, le narrateur, qui a perdu ses illusions au tome précédent, continue tout de même ses comparaisons mythologiques que j’adore, mais plus seulement à propos des aristocrates : c’est plus la nature, ou un homme « normal » qui sera comparé à un dieu. Cela apporte d’autant plus de poésie au livre. Le nom est toujours important, et son étymologie est ici décortiquée, ce que j’ai trouvé intéressant (back en cours d’ancien français haha !) ; malheureusement, cela lui fait aussi perdre de sa magie, comme dans le tome précédent les noms des aristocrates. Ainsi la poésie du nom est-elle retirée au lieu. L’humour est également présent (ce qui peut sembler étrange) notamment dans les scènes de salon, où les personnages se rendent parfois tellement ridicules ! Le lecteur ressent aussi de l’émotion, puisque le narrateur ressent le contre-coup de la mort de sa grand-mère, mais aussi par rapport à M. de Charlus, comme je le disais plus haut. Enfin, comme dans le tome précédent, même si je ne l’ai pas mentionné, le narrateur fait des allusions à ce qui va arriver ensuite dans d’autres tomes, ce qui crée une espèce de suspense, comme le fait de mentionner qu’une décision est une erreur, comme le lecteur s’en rendra compte plus tard. Petit plus : petit jeu du narrateur avec le lecteur au début du tome !

Concernant les personnages : comme je le disais tout à l’heure, le narrateur / personnage, toujours double, peut paraître ici agaçant, surtout dans sa façon de traiter Albertine. Le lecteur peut avoir l’impression que sa paranoïa va le rendre fou, tant elle empiète sur sa vie et lui fait faire des choses qu’il n’avait pas l’intention de faire, comme dans la scène finale ; il est très contradictoire et se laisse diriger par ses émotions. Il est aussi naïf, comme je l’ai dit, mais aussi dans le sens où il ne voit pas, par exemple, quand les gens sont amoureux ; en revanche, il est très lucide en ce qui concerne les demandes voilées des personnes qui lui parlent. Il sait comment leur parler, comment leur demander quelque chose si besoin est, il est moins timide que dans le tome précédent. En plus d’Albertine et de M. de Charlus, le lecteur retrouve d’autres personnages ici, comme Saint-Loup, plus effacé en raison de la focalisation sur la jeune fille et le baron, mais tout de même présent. Le narrateur s’éloigne de lui pour passer la majeure partie de son temps avec son amie, et éprouve même de la jalousie envers lui, qu’il connaît pourtant très bien ! ; la duchesse de Guermantes, effacée elle aussi puisqu’elle n’apparaît qu’au début, pendant la soirée de la princesse de Guermantes, ainsi que son mari, le duc ; les « fidèles » de Mme Verdurin, Brichot, très cultivé, qui aime parler de ce qu’il sait, mais qui ne se rend pas compte qu’il ennuie la majorité des convives, alors même que ce qu’il raconte est intéressant !, Cottard, médecin qui se croit le seul à pouvoir parler de médecine, mal élevé et imbu de lui-même, sa femme, bien plus effacée que lui, qui semble pourtant sympathique, la princesse Sherbatoff, exilée de Russie, qui ne peut pas aller dans un autre salon que celui de Mme Verdurin et qui affecte donc une aversion du monde tout ce qu’il y a de plus hypocrite, Morel, lui aussi mal élevé, imbu de lui-même, qui veut qu’on le prenne pour quelqu’un de haut placé alors qu’il est au bas de l’échelle sociale, Swann, qui apparaît brièvement, et que j’apprécié toujours autant, dont la valeur est rehaussée par tous les aristocrates que l’on découvre ici, sa femme Odette, qui commence son ascension sociale, et donc, prend les manies des autres, les amies d’Albertine comme Andrée, avec qui le personnage principal la soupçonne d’avoir des relations, la mère du narrateur, qui a radicalement changé depuis la mort de sa mère, ce qui est assez impressionnant.

La fin est assez rapide, puisque le chapitre 4 fait 20 pages. La décision du narrateur / personnage est prise sur le vif de l’émotion qu’il ressent, alors même qu’il avait décidé le contraire la veille : ce sont sa jalousie et sa paranoïa qui parlent. La transition est faite avec La Prisonnière.

 

Donc, un excellent tome, qui aborde un sujet que je ne m’attendais pas à voir dans A la recherche du temps perdu, un personnage qui change de comportement et qui montre ainsi les ravages de la jalousie et de la paranoïa. Le lecteur peut déjà s’imaginer que tout ne va pas bien se passer dans le tome suivant !

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